Cadre général de la mission historique et mémorielle à Krems-Gneixendorf

Après avoir cherché les traces de Pierre Bonhomme, natif de la Romagne[1], prisonnier de guerre n° 53026 dans les Stalags[2] allemands III A Luckenwalde[3], III B Fürstenberg (Oder)[4], III D Berlin[5], une nouvelle mission historique et mémorielle s’est accomplie au Stalag XVII B de Krems[6]-Gneixendorf[7] en Autriche du dimanche 29 juin au jeudi 10 juillet 2025. Ce déplacement a combiné échanges professionnels, recherches documentaires et exploration de terrain autour de la période 1939-1945 et des lieux de mémoire.
[1] Commune française située actuellement dans le département des Ardennes, en région Grand Est.
[2] Abréviation de Mannschaftsstammlager (camp de sous-officiers et d’hommes de troupe prisonniers de guerre en Allemagne, pendant la Seconde Guerre mondiale).
[3] Commune allemande située actuellement dans le Land de Brandebourg, en Allemagne ; elle est le chef-lieu de l’arrondissement de Teltow-Fläming.
[4] Fürstenberg (Oder), ancienne ville allemande située actuellement dans le Land de Brandebourg, en Allemagne ; indépendante jusqu’en 1961, elle constitue aujourd’hui un quartier de la ville d’Eisenhüttenstadt.
[5] Berlin, capitale de l’Allemagne, située actuellement dans le Land de Berlin, en Allemagne ; elle constitue à la fois une ville-État et un Land fédéral.
[6] Krems an der Donau, littéralement « Krems-sur-le-Danube », commune autrichienne dotée d’un statut propre (Statutarstadt), située actuellement dans le Land de Basse-Autriche, en Autriche ; elle constitue à la fois une commune et un district.
[7] Gneixendorf, ancienne commune autrichienne située actuellement dans le Land de Basse-Autriche, en Autriche ; elle constitue aujourd’hui un quartier de Krems an der Donau.

Apport des archives du CICR (Comité internationale de la Croix-Rouge)


Il a notamment permis des échanges avec le CICR[1] (Comité international de la Croix-Rouge), incluant l’envoi de reproductions de sources primaires, ainsi qu’une rencontre avec Edith Blaschitz à l’Université de formation continue de Krems[2] (Universität für Weiterbildung Krems).
Le CICR propose un service de recherche historique et humanitaire destiné à reconstituer le parcours des personnes disparues, détenues ou déplacées pendant la Guerre d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale.
Dans le cas du second conflit mondial, ce dispositif concerne notamment les prisonniers de guerre français de 1939-1945, mais aussi les déportés, internés civils et travailleurs forcés. À partir de ses archives et de ses réseaux internationaux, le CICR peut fournir des informations relatives à la captivité, aux lieux de détention, aux transferts ou au sort des personnes recherchées.
Ce service fonctionne sur demande individuelle, mais il est actuellement saturé : aucune nouvelle demande standard ne sera acceptée avant le 25 janvier 2027 à 8 h (heure de Genève).
Dans le cadre de cette recherche, les Archives du CICR ont transmis plusieurs documents relatifs à Pierre Bonhomme. Parmi eux figure notamment une photocopie de la liste n° 222 établie par les autorités allemandes concernant le Stalag XVII B, sur laquelle apparaît son nom.
Ce document porte un tampon du CICR daté du 21 novembre 1940 ainsi qu’un autre cachet marqué « RF » avec la numérotation 140632-140681. Il est conservé sous la cote « C G2 FR ».
Le CICR a également communiqué les fiches individuelles recto-verso de Pierre Bonhomme, plusieurs listes officielles mentionnant son nom, ainsi que trois rapports de visite du Stalag XVII B rédigés par ses délégués :
- rapport du 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49 ;
- rapport du 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées ;
- rapport du 14 octobre 1941, tapuscrit, 7 pp., non paginées.
Dans un courrier daté du mardi 22 juillet 2025, Valérie Hashemi, pour les Archives du CICR, rappelle que ces documents, bien que publics, contiennent également les noms d’autres prisonniers et doivent donc être utilisés avec précaution.
Cette consultation est autorisée dans le cadre de la recherche et de la citation scientifique, mais leur publication intégrale en ligne demeure interdite.
L’ensemble de ces sources constitue un matériau essentiel pour retracer le parcours administratif de Pierre Bonhomme et documenter les conditions de détention des prisonniers de guerre français au Stalag XVII B pendant la Seconde Guerre mondiale.
[1] Le siège du CICR se trouve au 19, avenue de la Paix, 1202 Genève, en Suisse.
[2] Dr.-Karl-Dorrek-Straße 30, 3500 Krems.

Rencontre scientifique à l’Université de formation continue de Krems (Universität für Weiterbildung Krems) avec Edith Blaschitz
Une rencontre s’est tenue le lundi 7 juillet à Krems avec Edith Blaschitz, historienne et responsable du pôle « Études sur la mémoire numérique » (« Digitale Erinnerungsforschung ») à l’Université de formation continue de Krems (Universität für Weiterbildung Krems).
Docteure en culture visuelle et histoire contemporaine de l’Université de Vienne (Wien Universität), elle est spécialisée dans les cultures de la mémoire, avec une attention particulière portée aux représentations du nazisme et de l’après-guerre en Autriche.
Ses travaux portent sur les usages médiatiques et numériques de la mémoire ainsi que sur les dispositifs participatifs en histoire. Depuis les années 1990, elle a conduit de nombreux projets internationaux consacrés à l’exil, aux migrations et à l’histoire du nazisme, en lien avec différentes institutions mémorielles.
À Krems, elle s’inscrit également dans des projets associant recherche historique, médiation culturelle et participation citoyenne, notamment autour des camps nazis et de l’histoire des femmes. Son approche, résolument transdisciplinaire, combine histoire, pratiques artistiques et technologies numériques afin de rendre visibles des mémoires et des espaces souvent peu documentés ou marginalisés.
Edith Blaschitz a confirmé à cette occasion, la participation du blog laromagne.info au programme de recherche européen consacré aux prisonniers de guerre français. Cette collaboration s’accompagne de la transmission de documents personnels, notamment plusieurs articles scientifiques en prépublication, ainsi qu’une liste des commandos de travail issue des archives de Caen. Ce document, daté de 1945, constitue une source précieuse pour l’étude des parcours de captivité.
Panorama des institutions internationales consultées dans le cadre de la recherche
Les recherches ont été approfondies au sein de plusieurs institutions internationales de référence, reconnues pour la richesse et la fiabilité de leurs fonds documentaires, afin de croiser les sources, compléter les données existantes et garantir une analyse rigoureuse et exhaustive du sujet étudié :
- consultation des archives Arolsen (Arolsen Archives – International Center on Nazi Persecution) ;
- orientation bibliographique au musée d’Histoire militaire (Heeresgeschichtliches Museum, Vienne), fournissant des références bibliographiques et des indications archivistiques ;
- exploitation des fonds des Archives nationales de Russie (GARF – Государственный архив Российской Федерации) ;
- recherche aux archives fédérales d’Allemagne (Bundesarchiv) à Berlin, notamment dans le département du personnel militaire (Abteilung PA) issu de l’ancienne « Deutsche Dienststelle – WASt » ;
- dépouillement de documents aux Archives nationales d’Autriche (Österreichisches Staatsarchiv – ÖStA), notamment les archives militaires (Kriegsarchiv) ;
- repérage des sources au sein du Service des Archives régionales de Basse-Autriche (Niederösterreichisches Landesarchiv) ;
- Investigation documentaire à la Bibliothèque nationale d’Autriche (Österreichische Nationalbibliothek), en particulier sur les Stalags.
Document des archives d’Arolsen (Arolsen Archives) relatif à Pierre Bonhomme et au Stalag XVII B
Dans le cadre de recherches entreprises auprès des archives d’Arolsen (Arolsen Archives), un document concernant Pierre Bonhomme et le Stalag XVII B a été retrouvé et transmis le vendredi 11 juillet 2025 par Martina Saueracker.
La fiche de la mission de liaison à Berlin ; Français de toutes les zones (Kartei der Verbindungsmission in Berlin ; Franzosen aus allen Zonen) comporte plusieurs mentions significatives. Sur le recto figurent notamment le nom de Pierre Bonhomme, sa date de naissance « 6.1.10 » associée à « Le Breuil Marne », ainsi que la référence « P.G. [prisonnier de guerre] 53.026 Stalag XVII B ». Une mention complémentaire indique également « Rap. [rapatrié/rapatriement] mai/juin 45 », suggérant un retour en France au printemps ou au début de l’été 1945, à la fin de la guerre.
Au verso, plusieurs éléments administratifs apparaissent : un numéro imprimé en haut à gauche (450025), un tampon en bas à droite (29966), ainsi qu’une mention technique en allemand : « Sichteckkartei DRP Neutralkarte Bestell-Nr 1780 Nachdruck verboten » (fichier à onglets DRP, fiche neutre, n° de commande 1780. Toute reproduction interdite).
Ces indications confirment la nature strictement administrative de la fiche, issue des systèmes d’enregistrement allemands et alliés dédiés à la gestion des prisonniers de guerre.
Informations et orientations fournies par le Musée d’Histoire militaire de Vienne (Heeresgeschichtliches Museum, HGM)
A la suite d’une demande adressée au musée d’Histoire militaire de Vienne, (Heeresgeschichtliches Museum, HGM) de Vienne, le docteur Richard Germann a transmis le vendredi 4 juillet 2025 un ensemble de références bibliographiques et archivistiques relatives au Stalag XVII B.
Il mentionne notamment les ouvrages de synthèse Kriegsgefangene des Zweiten Weltkrieges[1], l’étude de Hubert Speckner consacrée aux camps de prisonniers dans l’Ostmark[2], ainsi que l’ouvrage collectif dirigé par Karin Böhm et autres auteurs consacré à une approche topographique du Stalag XVII B[3].
Sur le plan archivistique, il signale plusieurs documents conservés aux Archives nationales d’Autriche (ÖStA), qui apparaissent particulièrement significatifs pour l’étude du fonctionnement administratif et humain du camp[4].
Corinna Beran, archiviste référente, titulaire d’une licence et d’un master en sciences humaines ou disciplines équivalentes, rattachée aux Archives nationales d’Autriche, et plus précisément aux archives de la République, abonde dans son sens dans un courrier du vendredi 27 juin 2025.
Ces ensembles documentaires permettent d’appréhender de manière complémentaire l’organisation administrative du Stalag XVII B, son encadrement militaire, ainsi que les mécanismes d’enregistrement des décès en captivité.
[1] Bischof, Günter, Stefan Karner et Barbara Stelzl-Marx (dir.). Kriegsgefangene des Zweiten Weltkrieges: Gefangennahme – Lagerleben – Rückkehr. Vienne/Munich: R. Oldenbourg Verlag, 2005, 432 pp.
[2] Speckner, Hubert. In der Gewalt des Feindes: Kriegsgefangenenlager in der “Ostmark” 1939 bis 1945. Vienne: R. Oldenbourg Verlag, 2003, 368 pp.
[3] Böhm, Karin; Blaschitz, Edith; Rühse, Viola, Nichts zu sehen? Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – eine topografische Vermessung, Weitra, Verlag Bibliothek der Provinz, 2024, 208 pp.
[4] Österreichisches Staatsarchiv (ÖStA), Kriegsarchiv (KA), NL 787 (Wittas), Karton « Kriegsschule », Unterbestand 10: Handakten als Kommandeur des Stalag XVII B (1940–1944); Österreichisches Staatsarchiv (ÖStA), Archiv der Republik (AdR), 314 Zs-120: Totenbuch Stalag XVII B (2.8.1943–26.4.1945).
Archives nationales de Russie (Государственный архив Российской Федерации, GARF)
Les Archives nationales de Russie (GARF – Государственный архив Российской Федерации) constituent l’un des principaux dépôts d’archives publiques du pays. Situées à Moscou[1], elles conservent les fonds administratifs de la RSFSR[2] et de l’URSS[3] couvrant la période 1917–1991. Depuis la perestroïka et l’après-URSS, une part importante de leurs collections a été progressivement ouverte à la recherche.
Parmi les outils développés figure le système НИКА (NIKA)[4], basé sur l’intelligence artificielle, dédié aux documents liés à la Seconde Guerre mondiale (Grande Guerre patriotique). Il facilite l’exploration de sources massives issues des archives.
Le site propose aussi des expositions virtuelles et des visites en ligne, principalement consacrées à l’histoire russe et à la Seconde Guerre mondiale, notamment à travers des projets commémoratifs comme la « Chronique de la Victoire 1941–1945 ».
Dans le cadre de la recherche consacrée à Pierre Bonhomme, les archives nationales de Russie (RGVA) ont répondu le mercredi 24 septembre 2025 sous la référence n° 3640/2025. Le courrier indique qu’aucune information n’a été retrouvée dans le fichier nominatif des détenus des camps de concentration nazis conservé dans leurs fonds, constitué à partir de documents allemands saisis pendant la Seconde Guerre mondiale. La réponse est signée par O. V. Golovnikova, directrice adjointe de la RGVA, et cosignée par N. A. Myshov, chef du service de l’utilisation et de la publication des documents d’archives.
Par ailleurs, une seconde réponse, datée du 4 août 2025 (réf. n° 6921-T, en réponse à la demande n° N/A du 6 juillet 2025), a été transmise par I. V. Baikova, cheffe du département des travaux scientifiques, d’information et de référence, avec exécution par N. S. Baklanova. Elle précise que les archives nationales de Russie ne conservent qu’une part limitée de documents relatifs aux personnes détenues dans le Stalag III-A Luckenwalde, sans qu’aucune mention de Pierre Bonhomme n’ait été retrouvée.
La réponse souligne également que les fonds relatifs aux autres camps mentionnés, ainsi que les listes nominatives de prisonniers de guerre, n’ont pas été transférés aux Archives nationales de Russie. Il est recommandé de poursuivre les recherches auprès des archives centrales du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, 29 rue de l’amiral Makarov, 125215 Moscou[5].
[1] Москва, Большая Пироговская улица, 17 (17 rue Bolchaïa Pirogovskaïa, Moscou, Russie).
[2] République socialiste fédérative soviétique de Russie (Российская Советская Федеративная Социалистическая Республика).
[3] Union des républiques socialistes soviétiques (Союз Советских Социалистических Республик, СССР).
[4] Système de recherche sémantique développé par les Archives nationales de Russie (GARF).
[5] Центральный архив Министерства обороны Российской Федерации, 125215, Москва, ул. Адмирала Макарова, д. 29.
Archives fédérales d’Allemagne (Bundesarchiv, Berlin)
Les archives fédérales d’Allemagne (Bundesarchiv), à Berlin[1], ont répondu le 18 avril 2023 sous la référence PA 2 – 2023/G-3899 à une demande concernant le prisonnier de guerre français Pierre Bonhomme (né le 06.01.1910). Le dossier, traité par madame C. Müller, relevait du service DR 2 chargé des renseignements sur les militaires des Première et Seconde Guerres mondiales (« Referat DR 2 Auskünfte Militärangehörige Erster und Zweiter Weltkrieg »).
Elles précisent que les missions de l’ancien Service allemand des renseignements sur les pertes militaires (Deutsche Dienststelle – WASt) ont été intégrées en 2019 aux archives fédérales d’Allemagne, au sein du département du personnel militaire (Abteilung PA).
Selon leurs informations, les archives relatives aux prisonniers de guerre français détenus par l’Allemagne ont été en grande partie saisies en 1945 et transférées en France. Elles sont aujourd’hui conservées principalement au Centre des Archives de Caen anciennement Division archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), et non au Secrétariat d’Etat aux anciens combattants comme indiqué par erreur dans le courrier allemand.
Les archives fédérales d’Allemagne à Berlin indiquent par ailleurs ne conserver que des fiches issues de versements ultérieurs, soit environ 1,5 million de cartes classées alphabétiquement. Après vérification de ces fonds, aucune trace de Pierre Bonhomme n’a été retrouvée.
[1] Bundesarchiv, Am Borsigturm 130, 13507 Berlin.

Archives nationales d’Autriche (Österreichisches Staatsarchiv, ÖStA)
Les Archives nationales d’Autriche (Österreichisches Staatsarchiv – ÖStA) constituent l’institution centrale chargée de la conservation des archives historiques de l’Autriche. Elles regroupent des fonds essentiels pour l’histoire politique, administrative et militaire du pays, couvrant notamment la période de la monarchie des Habsbourg et de l’Empire austro-hongrois jusqu’au XXe siècle.
Un centre majeur consacré aux sources militaires est celui des archives militaires (Kriegsarchiv), l’un des plus importants dépôts d’Europe centrale. L’on y conserve des dossiers du personnel militaire, des registres matricules, des archives de corps de troupe, des dossiers judiciaires militaires, ainsi que de riches collections de cartes, plans, photographies et fonds privés de militaires[1].
Les site principaux[2] et annexes[3] des Archives nationales d’Autriche réunissent plusieurs institutions et espaces de recherche, chacun spécialisé dans la conservation, le traitement et la mise à disposition de fonds documentaires variés :
- la salle de recherche des archives militaires (Forschersaal Kriegsarchiv) ;
- les archives de la République (Archiv der Republik) ;
- les Archives administratives générales – Archives de la Chambre des finances et de la Cour (Allgemeines Verwaltungsarchiv – Finanz- und Hofkammerarchiv) ;
- la salle de recherche du dépôt central (Forschersaal ZA – Zentralarchiv)
- la bibliothèque et sa salle de lecture (Lesesaal der Bibliothek) ;
- les Archives de la maison des Habsbourg, de la cour impériale et de l’État (Haus-, Hof- und Staatsarchiv).
[1] Autrichiens.
[2] Nottendorfer Gasse 2, 1030 Wien.
[3] Minoritenplatz 1, 1010 Wien.

Service des archives et de la bibliothèque régionale de Basse-Autriche (Niederösterreichisches Landesarchiv und Landesbibliothek, Sankt Pölten)
Le Service des archives[1] et de la bibliothèque régionale[2] de Basse-Autriche (Land Niederösterreich – Kultur, Wissenschaft und Unterricht, St. Pölten) a répondu le 4 juillet 2025 à une demande de recherche concernant le prisonnier de guerre Pierre Bonhomme.
Dans son courrier, le docteur Stefan Eminger indique que les fonds conservés par l’institution ne contiennent pas d’informations relatives aux prisonniers de guerre.
Il précise toutefois que des chercheurs spécialisés dans ce domaine peuvent être consultés, notamment Edith Blaschitz, titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat, rattachée à l’Université de formation continue de Krems (Universität für Weiterbildung Krems), ainsi que Barbara Stelzl-Marx, professeure et responsable du programme « Weltkriege » (« Guerres mondiales »), au sein de l’Institut Ludwig Boltzmann pour la recherche sur les conséquences de la guerre (Ludwig Boltzmann Institut für Kriegsfolgenforschung).
[1] Landhausplatz 1, Haus Kulturbezirk 4, 3109 St. Pölten.
[2] Landhausplatz 1, Haus Kulturbezirk 3, 3109 St. Pölten.

Bibliothèque nationale d’Autriche (Österreichische Nationalbibliothek) et sources complémentaires
La Bibliothèque nationale d’Autriche (Österreichische Nationalbibliothek[1]), à Vienne, conserve un ensemble documentaire de premier ordre pour l’étude de la Seconde Guerre mondiale, notamment grâce à ses collections d’images, de cartes, de photographies historiques. Ces fonds permettent d’éclairer les réalités de l’Europe occupée, les circulations militaires ainsi que les dispositifs de détention mis en place par le régime nazi.
Parmi les ressources accessibles figurent des monographies et périodiques consacrés aux camps de prisonniers de guerre, dont le Stalag XVII B. Les collections cartographiques et iconographiques permettent d’en reconstituer l’environnement, l’organisation spatiale et l’intégration dans les réseaux de captivité à l’échelle européenne.
Mises en perspective avec des mémoires locales, comme celles des Ardennes, ces ressources offrent un cadre documentaire précieux pour replacer les trajectoires individuelles de prisonniers dans une histoire élargie des systèmes de détention et des déplacements forcés en Europe pendant la guerre.
[1] Neue Burg, Heldenplatz, 1010 Wien, Österreich.

Travaux de terrain à Krems-Gneixendorf

Le parcours s’est poursuivi à Krems-Gneixendorf à travers une série de visites et d’explorations locales, permettant d’approfondir la compréhension du contexte historique, culturel et mémoriel de la ville :
- archives municipales de Krems ;
- bibliothèque municipale de Krems (Stadtbücherei Krems) ;
- musée municipal de Krems (museumkrems) ;
- parcours urbain « KremsMachtGeschichte » (« Krems fait l’histoire ») ;
- club unioniste de pilotes sportifs de Krems (Union Sportfliegerclub Krems – USFC Krems) et aérodrome de Krems-Langenlois, incluant la salle du souvenir consacrée au Stalag XVII B.
- identification de vestiges archéologiques du camp, aujourd’hui partiellement enfouis dans un espace boisé et progressivement effacés par la végétation.

Archives municipales de Krems (Stadtarchiv Krems)

Les archives municipales de Krems[1] (« Stadtarchiv Krems »), rattachées au service culturel de la ville, conservent une documentation importante sur l’histoire locale, les transformations urbaines et la mémoire de la Seconde Guerre mondiale dans la région de Krems.
Daniel Haberler-Maier, archiviste municipal de Krems , a permis la consultation de plusieurs documents et objets historiques, parmi lesquels l’album photographique Aus meiner Dienstzeit, contenant des photographies du Stalag XVII B accompagnées de commentaires dactylographiés au verso, ainsi que des plans anciens de la ville de Krems, des ouvrages documentaires, une plaque militaire de prisonnier de guerre et un billet de monnaie de camp. Ces sources offrent un éclairage concret sur l’organisation matérielle du Stalag XVII B et sur les traces conservées de la captivité de guerre à Krems-Gneixendorf.
[1] Körnermarkt 14, A-3500 Krems.


Bibliothèque municipale de Krems (Stadtbücherei Krems)

La bibliothèque municipale de Krems[1] (Stadtbücherei Krems), située dans le centre historique, occupe l’ancien couvent des Dominicains. Son espace d’entrée correspond à une ancienne bibliothèque conventuelle du XIIIe siècle, dont subsistent encore des peintures murales médiévales.
Aujourd’hui, c’est une bibliothèque publique moderne, intégrée à ce cadre patrimonial. Elle propose environ 40 000 supports (livres, médias audiovisuels et ressources numériques), ainsi qu’une programmation culturelle et éducative ouverte à tous les publics.
Les collections en libre accès comprennent également des ouvrages consacrés à la Seconde Guerre mondiale, à l’histoire de Krems entre 1939 et 1945, ainsi qu’au camp de prisonniers de guerre Stalag XVII B, permettant d’accéder directement à des ressources sur cette période.
[1] Körnermarkt 14, 3500 Krems, Österreich.

Musée municipal de Krems (museumkrems)
Le musée municipal de Krems[1] (museumkrems) est l’un des plus anciens musées municipaux de Basse-Autriche. Installé depuis 1891 dans l’ancien couvent dominicain au cœur de la vieille ville, il conserve une forte vocation de mémoire locale, tout en intégrant progressivement les enjeux de l’histoire contemporaine, notamment ceux du XXe siècle et de la Seconde Guerre mondiale.
Un atelier d’histoire contemporaine (Zeitgeschichte-Werkstatt) du musée est consacré à l’histoire récente de Krems et propose une approche critique fondée sur des objets, documents et photographies, dont certains issus des habitants de la ville.
Il interroge une question centrale : comment une démocratie peut-elle basculer dans une dictature ? En reliant le « long XIXe siècle » au présent, il souligne l’importance du travail de mémoire et du regard critique sur l’histoire. Conçu comme un espace ouvert, il invite à la réflexion et s’adresse particulièrement aux publics scolaires.
La période nazie et la Seconde Guerre mondiale y occupent une place essentielle. L’atelier analyse ces années à l’échelle locale, à travers les mécanismes d’exclusion, les formes de participation et les traces de résistance, en mettant en lumière des parcours individuels et le quotidien sous le régime national-socialiste.
[1] Körnermarkt 14, 3500 Krems, Österreich.

Parcours mémoriel « Krems fait l’histoire » (KremsMachtGeschichte)

Le parcours « Krems écrit l’histoire » (KremsMachtGeschichte) constitue une initiative de mémoire urbaine consacrée à la période du national-socialisme à Krems. Il transforme la ville en espace d’histoire active, en reliant 24 lieux de mémoire qui évoquent la violence politique, les mécanismes de persécution, mais aussi les formes de résistance, de solidarité et les traces de vies détruites ou dispersées.
Ce projet rappelle que Krems fut, dès 1938, la capitale du Gau Niederdonau, intégrée aux structures du régime nazi. À travers des épisodes précis (bombardements, déportations, destructions de la synagogue, spoliation des commerces juifs ou encore exécutions et massacres de 1945), il met en lumière la manière dont la ville a été profondément transformée par la dictature et la guerre.
Des lieux comme le Stalag XVII B à Gneixendorf[1], les anciens sites de détention ou les espaces publics du centre-ville montrent l’inscription concrète de la violence dans le paysage urbain.
L’originalité du dispositif réside dans son approche participative : le parcours n’est pas linéaire mais se construit par la déambulation. Chaque site, signalé par des repères visuels et accessible via QR codes, permet d’accéder à des récits, documents et témoignages. L’histoire devient ainsi une construction active, où la mémoire collective se confronte aux traces matérielles et aux absences du passé.
En articulant lieux, biographies et événements, KremsMachtGeschichte propose une lecture critique de la ville, où la Seconde Guerre mondiale n’est pas seulement un chapitre historique, mais une réalité encore lisible dans l’espace urbain. Le projet souligne ainsi que faire l’histoire, c’est aussi interroger ce que les lieux continuent de transmettre, de transformer ou de dissimuler.
[1] Wasserhofstraße, 3500 Gneixendorf.

L’aérodrome de Krems-Langenlois : entre héritage aéronautique et mémoire du Stalag XVII B



Le club unioniste de pilotes sportifs de Krems (Union Sportfliegerclub Krems – USFC Krems) rend hommage à Otto Salzinger, pilote de montgolfière et instructeur de vol, qui dirigea le club pendant plus de trente ans. Il contribua largement au développement de l’aérodrome de Krems-Langenlois[1] par la modernisation des infrastructures, l’asphaltage de la piste, la construction de hangars et la création de la section montgolfière.
Le site conserve également une importante dimension mémorielle liée au Stalag XVII B. À l’extérieur de l’aérodrome de Krems-Langenlois, plusieurs plaques commémoratives rendent hommage aux prisonniers de guerre détenus dans le camp durant la Seconde Guerre mondiale.
Une petite exposition permanente, aménagée dans une salle du souvenir, présente l’histoire du Stalag XVII B et rappelle la présence des milliers de prisonniers internés à Krems-Gneixendorf entre 1939 et 1945.
[1] Flughafenstraße 15, 3500 Gneixendorf.



De Goviller (Meurthe-et-Moselle) au Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf) via le Frontstalag 162 (Dommartin-lès-Toul) : itinéraire de Pierre Bonhomme dans le contexte de l’Anschluss

Pierre Bonhomme est dirigé vers le Stalag XVII B après avoir été fait prisonnier le 21 juin 1940 à Goviller[1], interné dans le Frontstalag[2] 162[3] avant d’y arriver, d’y recevoir son numéro de prisonnier de guerre, du 6 octobre au 13 novembre 1940.
Dans l’ensemble des camps de prisonniers de guerre du IIIe Reich, plusieurs Stalags et Oflags[4] se trouvent en Autriche[5]. Cette installation dans ce pays est rendue possible par l’Anschluss[6] ou, annexion de l’Autriche au Reich allemand[7], entre le 11 et le 13 mars 1938.
C’est le premier pas vers les desseins d’Hitler[8] exprimés, non seulement dans les programmes du parti nazi[9], mais aussi dans Mein Kampf[10], son manifeste idéologique dans lequel il exprime sa volonté de fonder en Europe un « Grand Reich » réunissant l’ensemble des populations d’origine germanique.
Alors que le traité de Versailles[11] interdit toute union entre les deux pays, notamment en raison de leur alliance durant la Première Guerre mondiale, la nomination d’Adolf Hitler comme chancelier[12] du Reich par le président Paul von Hindenburg[13] le 30 janvier 1933, ouvre pour l’Autriche une nouvelle configuration politique.
La même année, Dollfuss[14] instaure une dictature austro-fasciste, avec interdiction des partis nazi et communiste, et répression de mouvements socialistes. Le 25 juillet 1934, il est assassiné par des conjurés nazis, et remplacé par Schuschnigg[15]. Opposé à la fusion de l’Autriche et de l’Allemagne, ce dernier est poussé à la démission le 11 mars 1938, cédant ainsi aux exigences d’Hitler (autoriser le parti nazi, libérer des prisonniers nazis, unir l’Allemagne et l’Autriche).
Il est remplacé par Seyss-Inquart[16], totalement dévoué au Führer. Le 12 mars les troupes allemandes pénètrent en Autriche, sans rencontrer de résistance. Le 13 mars, l’Autriche n’est plus un pays indépendant mais une province allemande qui reçoit le nom d’Ostmark[17]. Deux jours plus tard, Hitler est à Vienne[18], où il prononce un discours qui soulève un grand enthousiasme populaire.
Située à environ quatre-vingts kilomètres[19] de Vienne, Krems s’inscrit dans les traditions nationalistes allemandes et adhère progressivement au nazisme, phénomène qui s’accentue surtout après l’Anschluss de 1938.
[1] Commune française située actuellement dans le département de la Meurthe-et-Moselle, en région Grand Est.
[2] Abréviation de Frontstammlager. Désigne un camp de prisonniers de guerre administré par l’armée allemande et principalement implanté en France occupée durant la Seconde Guerre mondiale.
[3] A Dommartin-lès-Toul, commune située actuellement dans le département de la Meurthe-et-Moselle, en région Grand Est.
[4] Abréviation de l’allemand Offizierslager (camp de sous-officiers et d’hommes de troupe prisonniers de guerre en Allemagne, pendant la Seconde Guerre mondiale).
[5] Wehrkreis XVII (WK XVII) et Wehrkreis XVIII (WK XVIII), circonscriptions militaires de l’armée allemande établies après l’Anschluss, couvrant respectivement le nord-est de l’Autriche (WK XVII, centre à Vienne) et les régions sud et sud-ouest (WK XVIII, centre à Salzbourg) intégrées au Reich ; ces districts constituaient des unités administratives et logistiques de la Wehrmacht, chargées de l’organisation territoriale, du recrutement et de la gestion des infrastructures militaires.
[6] Anschluss (allemand Anschluss, « rattachement » ; pluriel Anschlüsse, ancienne graphie Anschluß) désigne l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie les 12–13 mars 1938. Issu de anschließen (« rattacher »), le terme renvoie aux courants pangermanistes d’après 1918, mais il recouvre en réalité une annexion imposée par le régime hitlérien sous forte pression politique et militaire. Le 12 mars marque l’entrée des troupes allemandes en Autriche, le 13 mars sa proclamation d’intégration au Reich. Présenté comme une « réunification », l’Anschluss met fin à l’indépendance autrichienne jusqu’en 1945.
[7] Le nom officiel de l’État allemand demeure juridiquement Deutsches Reich (Reich allemand) de 1871 à 1945. Après l’Anschluss de 1938, l’expression Großdeutsches Reich (Grand Reich allemand) s’impose progressivement dans l’usage officiel et propagandiste, avant d’être prescrite aux administrations par un décret d’Adolf Hitler en juin 1943. L’expression Drittes Reich (Troisième Reich) relève en revanche d’une appellation idéologique et historiographique, non officielle.
[8] Adolf Hitler, né le 20 avril 1889 à Braunau am Inn (Autriche) – mort le 30 avril 1945 à Berlin (Allemagne), homme politique allemand d’origine autrichienne, chef du Parti national-socialiste (NSDAP), chancelier du Reich à partir de 1933 puis Führer de l’Allemagne nazie de 1934 à 1945.
[9] NSDAP, c’est-à-dire Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (« Parti national-socialiste des travailleurs allemands » en allemand).
[10] Brayard, Florent (dir.) ; Wirsching, Andreas (dir.). Historiciser le mal : une édition critique de « Mein Kampf ». Édition établie par Anne-Sophie Anglaret, David Gallo, Johanna Linsler et al. ; nouvelle traduction du texte établie par Olivier Mannoni en collaboration avec l’équipe scientifique française ; publié en collaboration avec l’Institut für Zeitgeschichte. Paris : Fayard, 2021. 1 vol. (XLV-847 pp.) ; 31 cm. Bibliographie pp. 785-821 ; index. Adaptation et prolongement de Hitler, « Mein Kampf »: eine kritische Edition. Contient : Hitler, Adolf. Mein Kampf.
[11] Signé le 28 juin 1919 entre l’Allemagne et les puissances alliées à l’issue de la Première Guerre mondiale, ce traité impose à l’Allemagne de lourdes pertes territoriales, militaires et financières.
[12] La chancellerie de l’Allemagne correspond à la fonction de chef du gouvernement, comparable à celle de Premier ministre.
[13] Paul von Hindenburg (1847-1934), né à Posen (aujourd’hui Poznań) et mort à Neudeck en Prusse orientale, est un maréchal allemand et une figure majeure de la Première Guerre mondiale. Démobilisé en 1919, il publie l’année suivante ses mémoires, Aus meinem Leben. Élu président de la République de Weimar en 1925, il est réélu en 1932 face à Adolf Hitler. Il meurt le 2 août 1934 à Neudeck.
[14] Engelbert Dollfuss (né le 4 octobre 1892 à Texing – mort le 25 juillet 1934 à Vienne), homme politique autrichien, chancelier fédéral de 1932 à 1934.
[15] Kurt Schuschnigg, né le 14 décembre 1897 à Riva del Garda (Italie – mort le 18 novembre 1977 à Mutters, près d’Innsbruck (Autriche), est un homme politique autrichien. Député chrétien-social en 1927, il occupe ensuite les fonctions de ministre de la Justice, puis de l’Instruction publique, avant de devenir chancelier en 1934, à la suite de l’assassinat d’Engelbert Dollfuss. Il s’efforce de préserver l’indépendance de l’Autriche face à l’Allemagne nazie.
[16] Arthur Seyss-Inquart, né le 22 juillet 1892 à Stannern (Moravie, Autriche-Hongrie), mort le 16 octobre 1946 à Nuremberg (Allemagne), homme politique autrichien puis nazi, brièvement chancelier d’Autriche en mars 1938, il joue un rôle central dans l’Anschluss avant d’occuper des fonctions importantes au sein du régime nazi durant la Seconde Guerre mondiale. Il est condamné à mort lors des procès de Nuremberg et exécuté le 16 octobre 1946.
[17] Ostmark (« marche orientale ») est un terme historique désignant à l’origine la marche médiévale à l’origine de l’Autriche. Entre 1938 et 1942, la propagande nazie l’utilisa pour désigner l’Autriche annexée au Reich après l’Anschluss, dans le but d’effacer l’idée d’un État autrichien distinct.
[18] Ville et capitale de l’Autriche (Republik Österreich), constituée en Land fédéré à part entière : Land de Vienne (Bundesland Wien), elle-même subdivisée en vingt-trois arrondissements municipaux (Gemeindebezirke).
[19] Environ soixante kilomètres à vol d’oiseau et soixante-dix-sept à quatre-vingts kilomètres par la route séparent Krems an der Donau de Vienne.

Du Dulag au Stalag XVII B : implantation et organisation du camp de Gneixendorf

Initialement aménagé à l’été 1938[1] pour des usages militaires provisoires, il est ensuite utilisé comme lieu de transit et d’hébergement de la main-d’œuvre contrainte[2], notamment polonaise. Le 25 septembre 1939[3], l’administration crée le camp de transit (Dulag) de Gneixendorf. Le 2 octobre 1939[4], le camp intègre le Dulag Döllersheim[5] en tant que camp annexe (Zweiglager). Enfin, le 26 octobre 1939[6], la Wehrmacht transforme officiellement le Dulag en Stalag XVII B, intégrant le site au système des camps de prisonniers de guerre.
Ce dernier est implanté dans la XVIIe région militaire ou Wehrkreis XVII, sur la partie la plus pauvre du plateau de Langenlois[7], où le climat est particulièrement rude en hiver. En date du 1er septembre 1940, un prisonnier note que le temps est sombre avec un vent froid, des journées de novembre[8]. Il neige pour la première fois de l’année le 30 septembre et, le 2 octobre, il y a vingt-cinq centimètres de neige.
Le camp est situé dans le village de Gneixendorf, à environ cinq kilomètres de la ville de Krems an der Donau[9], en Basse-Autriche. Il se trouve sur une colline au-dessus de la ville[10], a une forme quadrangulaire de quatre cents mètres de large, sur cinq cents mètres de long, et s’étend sur plus de vingt hectares. Il est traversé par une large rue centrale bordée de parterre de gazon[11].
Il est entouré d’une double rangée de barbelés, de quatre mètres de haut, soutenue par des pylônes régulièrement espacés. A l’intérieur, un fil tendu à vingt centimètres du sol délimite la zone interdite : toute tentative de franchissement expose au tir des sentinelles, avec des conséquences mortelles[12].
Ce descriptif diffère quelque peu de celui proposé dans le rapport établi par le CICR, qui met en avant le peu de barbelés et de cloisons, ce qui provoque une impression moins pénible de la captivité.
[1] Blaschitz, Edith, « Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – Geschichte, Kontaktzonen und transnationales Gedächtnis », in Böhm, Karin; Blaschitz, Edith; Rühse, Viola, Nichts zu sehen? Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – eine topografische Vermessung, Weitra, Verlag Bibliothek der Provinz, 2024, 208 pp., pp. 10-25 (bibliographie pp. 24-25), ici p. 11.
[2] Zwangsarbeit, parfois considéré comme un « esclavage moderne » (moderne Sklaverei).
[3] Megargee, Geoffrey P. (dir.). The United States Holocaust Memorial Museum Encyclopedia of Camps and Ghettos, 1933–1945. Volume IV: Camps and Other Detention Facilities under the German Armed Forces. Bloomington/Indianapolis: Indiana University Press; Washington, DC: United States Holocaust Memorial Museum, 2022. xxiv + ca. 1100 pp, p. 125.
[4] Ibid.
[5] Il fut également désigné, de manière concomitante, sous l’appellation de Dulag XVII.
[6] Ibid., p. 486.
[7] Ville et commune d’Autriche située dans le Land de Basse-Autriche (Bundesland Niederösterreich), chef-lieu du district administratif (Bezirk) de Krems-Land.
[8] Jérôme Croyet (éditeur scientifique), Lettres du stalag : 1940-1944. Lettres et cartes postales de prisonniers de guerre français, Marseille, Gaussen, 2020, 238 pp. + XXIV pp. de pl., pp. 235-236.
[9] Krems sur le Danube.
[10] Blaschitz, Edith, « Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – Geschichte, Kontaktzonen und transnationales Gedächtnis », in Böhm, Karin; Blaschitz, Edith; Rühse, Viola, Nichts zu sehen? Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – eine topografische Vermessung, Weitra, Verlag Bibliothek der Provinz, 2024, 208 pp., pp. 10-25 (bibliographie pp. 24-25), ici p. 11.
[11] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 46/49.
[12] Moret-Bailly, Jean, « Le camp de base du Stalag XVII B », in Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, janvier 1957, 7e année, n° 25, janvier 1957, pp. 7-45, p. 9.
Organisation administrative et dispositifs de contrôle du Stalag XVII B
Sur le pourtour, et dans l’axe du camp, sont installés des miradors avec des mitrailleuses. De hauts poteaux sont surmontés de haut-parleurs qui diffusent, selon les moments, des informations collectives, de la musique, ou des chansons folkloriques, comme celles qui sont chantées dans les Heurigen[1]. Ce camp comprend divers services[2] :
- La Kommandantur[3] du Stalag, avec un colonel à sa tête ;
- L’intendance ou Verwaltung[4] qui s’occupe de l’approvisionnement ;
- Le service de santé ;
- L’Arbeitseinsatz[5] sous les ordres d’un capitaine, qui traite avec les agriculteurs, industriels, etc. ;
- L’Abwehr[6], dont le chef est à partir de 1940 le major Wenghorz, qui administre la censure du courrier, le service des colis, la permanence des interprètes.
- Le service de propagande gère aussi la partie loisirs (bibliothèque, théâtre), ainsi que la Betreuung[7], à laquelle appartiennent les prêtres et autres religieux.
Ces services sont, pour certains, à l’intérieur du camp, et pour d’autres, à un kilomètre à l’extérieur du camp des Truppenlager[8], où se trouvent des bâtiments administratifs et des baraques d’habitation pour le personnel du camp. Celui-ci est constitué de civils issus de la population locale, et de militaires, dont les Landesschützenbataillonen[9] comme personnel de garde.
[1] Heuriger (pluriel : Heurigen) : auberges ou tavernes viticoles traditionnelles autrichiennes où les vignerons servent leur vin de l’année accompagné de plats simples.
[2] Moret-Bailly, Jean, « Le camp de base du Stalag XVII B », in Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, janvier 1957, 7e année, n° 25, janvier 1957, pp. 7-45, p. 8.
[3] Commandement du camp (ou quartier général de commandement).
[4] Administration (ou service administratif).
[5] Emploi de la main-d’œuvre (ou service de mise au travail).
[6] Service de renseignement et de contre-espionnage (défense militaire).
[7] Assistance morale et sociale, accompagnement des prisonniers, incluant notamment les aumôniers et personnels religieux.
[8] Camps des troupes (ou camps militaires).
[9] Landesschützenbataillon (singulier) / Landesschützenbataillone (pluriel) : bataillon(s) de fusiliers territoriaux ou de défense territoriale.
Effectifs et répartition des prisonniers de guerre au Stalag XVII B (1940–1941)

A l’origine, ce camp est commandé par le général Wittas[1] depuis le 6 juin 1940. Il est prévu pour accueillir environ douze mille prisonniers. Bien que de nombreux d’entre eux soient répartis dans des commandos de travail[2], et dispersés dans des camps satellites du district (Amstetten[3] ou Sankt Pölten[4], par exemple), ou dans la ville de Krems même, où des baraques sont implantées près de la gare et de la tour fortifiée Pulvertum[5], le surpeuplement est tel qu’il nécessite l’installation de tentes. Elles abritent les prisonniers polonais jusqu’en 1941, ce qui rend leurs conditions de vie encore plus difficiles.
Le rapport de la visite du camp XVII B par des membres du CICR en date du 21 août 1940[6] révèle, qu’à ce moment-là, l’effectif est de quarante-cinq mille hommes, dont vingt-cinq mille Belges, dix-neuf mille six cents Français, et neuf cents Polonais.
En réalité seuls huit mille huit cents hommes sont au camp, tandis que les autres travaillent dans les mille cent soixante-dix AK[7], et sont répartis dans toute la moitié nord de L’Autriche. En 1941, le nombre des AK a augmenté[8] : ils sont désormais mille trois cents, répartis principalement dans l’agriculture et l’industrie.
[1] Wittas, Wilhelm (10 janvier 1886, Hermannstadt – 25 janvier 1973, Salzbourg), général. Officier de carrière de l’armée austro-hongroise puis des forces autrichiennes, il occupe divers postes de commandement avant 1938. Après l’Anschluss, il est intégré dans les structures militaires du Reich et exerce des fonctions de commandement de camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Il meurt à Salzbourg en 1973. Cf. Preiß, Kurt. Preiß, Kurt. Von der Befreiung zur Freiheit: Krems 1945–1955. Mit einem Beitrag von Wilhelm Ziskovsky über Karl Suppanz. Krems: Verein für Geschichte der Arbeiterbewegung in Krems, 1997. 624 pp., ill. ; 22 cm. (Zeitgeschichtliche Schriftenreihe des Vereins für Geschichte der Arbeiterbewegung in Krems, vol. 2). Bibliographie pp. 621-624, ici pp. 499-500.
[2] Arbeitskommando (singulier) / Arbeitskommandos (pluriel) : détachement(s) de travail dans la terminologie du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ; traductions alternatives : brigade(s) de travail, commando(s) de travail.
[3] Ville et commune d’Autriche située dans le Land de Basse-Autriche (Bundesland Niederösterreich), chef-lieu du district administratif (Bezirk) d’Amstetten.
[4] Ville et commune d’Autriche, capitale du Land de Basse-Autriche (Bundesland Niederösterreich). Elle est également chef-lieu du district administratif (Bezirk) de Sankt Pölten-Land (la ville elle-même constituant une Stadt mit eigenem Statut, c’est-à-dire une commune à statut urbain autonome).
[5] La Pulverturm de Krems est une tour fortifiée médiévale de Krems, anciennement utilisée comme dépôt de poudre à canon (Pulverlager / Pulvermagazin) dans le système défensif de la ville.
[6] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 46/49.
[7] Autres abréviations de Arbeitskommando attestées dans les sources allemandes et documents de camps : Arb.-Kdo., ArbKdo., Arb.-Komm., Arb Komm., AKdo., A.Kdo., AK, A.K., A/Kdo., Arb.-Kdo, Arb-Kdo.
[8] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp. non paginées, p. 1/6.
Du Frontstalag 162 (Dommartin-lès-Toul) au Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf) : transport, arrivée et enregistrement des prisonniers de guerre

Alors que le prisonnier a déjà subi de très dures conditions physiques et morales lors de sa capture et de sa détention dans un Frontstalag, il doit, un jour, rassembler ses affaires pour se rendre à une gare, puis monter dans un wagon de marchandises (verrouillé de l’extérieur au moment du départ du train), en direction d’une destination inconnue.
De juillet à décembre 1940, arrivent ainsi à Gneixendorf plusieurs convois de prisonniers français. Après quatre ou cinq jours de voyage, entassés à cinquante par wagon et disposant d’une nourriture très limitée (un morceau de pain et des saucisses), ils arrivent à la gare de Krems, ou à un point d’embarquement situé à Landersdorf[1].
Puis ils parcourent en colonnes environ cinq kilomètres jusqu’au camp de Gneixendorf, en passant par la rue de Langenlois, et en suivant le chemin du Stalag qui serpente à flanc de coteau. Lorsqu’ils arrivent au but, ils sont épuisés physiquement et moralement par les conditions du voyage, affamés, et affaiblis par la maladie. Beaucoup d’entre eux souffrent de dysenterie[2].
C’est alors qu’ils doivent passer à la douche, être tondus (par la suite ils le seront tous les quinze jours ou le jour de l’épouillage), vaccinés contre la variole et le typhus. Ils abandonnent leurs papiers d’identité, des objets personnels ou de valeur, l‘argent qu’ils possèdent. Seule la « monnaie de camp »[3] doit être utilisée. Ils reçoivent une plaque de métal portant leur numéro matricule de prisonnier.
Il sert à les identifier, et ne change pas, quelle que soit leur affectation. Dans le bureau du Vorlager[4], des photos et les empreintes digitales sont prises, des fiches individuelles[5] de prisonnier sont établies. Ils envoient alors, à leur famille, une carte de capture pour indiquer le lieu où il se trouve.
[1] Blaschitz, Edith, « Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – Geschichte, Kontaktzonen und transnationales Gedächtnis », in Böhm, Karin; Blaschitz, Edith; Rühse, Viola, Nichts zu sehen? Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – eine topografische Vermessung, Weitra, Verlag Bibliothek der Provinz, 2024, 208 pp., pp. 10-25 (bibliographie pp. 24-25), p. 11.
[2] « Inflammation grave des intestins, caractérisée surtout par une sévère diarrhée. Des soldats frappés par la dysenterie. (Dans le langage médical, on emploie aujourd’hui l’expression Syndrome dysentérique.) Spécialement. Infection intestinale due à des amibes ou à des bacilles. Dysenterie amibienne. La dysenterie bacillaire est contagieuse. », selon le Dictionnaire de l’Académie française.
[3] Lagergeld, utilisable uniquement dans le cadre du camp sous forme de bons (Gutschein au singulier, Gutscheine au pluriel).
[4] Camp antérieur (ou camp préalable), c’est-à-dire la zone de transit ou d’accueil située en amont du camp principal.
[5] Personalkartei (singulier) ; Personalkarteien (pluriel).

Amélioration des conditions de détention et encadrement du courrier au Stalag XVII B à partir d’octobre 1940
Le sort des prisonniers s’améliore un peu à partir d’octobre 1940. Cela peut être imputé aux inspections du CICR ou de la mission Scapini[1], à moins que ce ne soit, à partir d’octobre 1940, lorsque les premières lettres arrivent, après avoir été retenues parfois au moins une quinzaine de jours par la censure.
C’est alors que les premiers colis familiaux des familles ou du CICR sont distribués. Avant d’être remis, ils sont ouverts, avec confiscation de l’alcool, vérification des autres produits, et, s’ils contiennent des livres, après contrôle et autorisation de la censure. Quant aux colis, qui arrivent en si mauvais état qu’il est difficile voire impossible d’identifier le destinataire, le contenu en est distribué aux plus nécessiteux[2].
Par ailleurs, les prisonniers ont en théorie le droit d’envoyer deux cartes, et deux « lettres-réponses » par mois, mais en mars 1941, beaucoup se plaignent de n’avoir que deux cartes à envoyer, et rien d’autre. La correspondance arrive irrégulièrement de France, et pour ceux qui sont en commando de travail s’ajoute un délai supplémentaire s’ils changent d’AK.
[1] Georges Scapini, ancien combattant de la Grande Guerre, dirige sous Vichy le Service des prisonniers de guerre à partir de 1940. Il représente la France auprès des autorités allemandes et organise des visites de camps via ses inspecteurs. Son action reste toutefois très limitée par les contraintes allemandes, et la majorité des rapatriements dépend surtout de la Convention de Genève.
[2] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées, p. 5/6.
Habillement et conditions d’hygiène des prisonniers au Stalag XVII B
Les vêtements sont étuvés et désinfectés à l’aide d’acide cyanhydrique[1], mais ces opérations sont vaines, car la vermine revient systématiquement. Deux mille cinq cents désinfections sont pratiquées chaque jour. Le prisonnier se voit ensuite attribuer une place dans l’une des baraques aux toits noirs ; elles ne seront toutes achevées qu’en 1941.
Soumis à des conditions de travail éprouvantes, les prisonniers affectés aux commandos voient leurs vêtements et les semelles de leurs chaussures s’user rapidement. Cette situation nécessite le recours aux ateliers de confection et de cordonnerie installés dans le camp.
En janvier et février 1941, d’importants envois de vêtements et de chaussures en provenance de France arrivent au camp, permettant aux prisonniers d’être temporairement un peu mieux vêtus. À la même période, certains adoptent le port de sabots pour marcher.
Il arrive que des prisonniers d’autres nationalités, ou affectés à des commandos de travail, pas de chaussures l’hiver, et qu’ils enveloppent leurs pieds dans des chiffons au risque d’avoir les pieds gelés. Selon un rapport de visite du CICR[2] en octobre 1941, les magasins regorgent de sous-vêtements et de gants, de souliers à semelles de bois, mais manquent de chaussettes, d’habits chauds, de pantalons. Or, dans les commandos de travail, le linge et les vêtements sont souvent dans un grand état de saleté.
[1] « Se dit de l’acide de formule HCN, produit par la combinaison de l’hydrogène et du cyanogène. L’acide cyanhydrique, qu’on appelait aussi acide prussique, est un poison violent. », selon le Dictionnaire de l’Académie française.
[2] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 14 octobre 1941, tapuscrit, 7 pp., non paginées, p. 3/7.
Organisation des baraques et conditions de vie des prisonniers au Stalag XVII B
Chaque baraque est conçue pour trois cents hommes. Un Barackenälteste[1] veille à son bon état, et un Dolmetscher[2] est présent. Dans chacune d’entre elles, se trouvent des lits à trois étages, où ils disposent lors de leur arrivée de paillasses et de couvertures. Les premières disparaissent rapidement pour éviter la prolifération de la vermine et sont remplacées par une simple planche de bois, encore moins confortable. Mais même ces planches ne résistent pas longtemps : elles sont très souvent volées, achevant de priver les prisonniers du moindre repos décent.
Selon la visite du CICR de mars 1941[3], les prisonniers disposeraient de deux couvertures. En cas de surpeuplement du camp, les hommes dorment à même le sol. Un poêle permet le chauffage en hiver, du moins lorsque l’approvisionnement en bois le permet.
Au milieu de la baraque, les sanitaires sont installés, avec des lavabos ne distribuant que de l’eau froide ; ces points d’eau s’avèrent cependant insuffisants, compte tenu du nombre d’hommes. Selon la période, une douche est possible toutes les huitaines ou quinzaines. Dans la journée, les prisonniers disposent de latrines extérieures couvertes, et d’une fosse d’aisance nocturne dans le bâtiment.
La journée commence dès cinq heures trente ou six heures du matin avec l’appel à l’extérieur, dont la durée est très variable. Elle se termine à vingt heures trente, avec le coucher.
[1] Chef de baraque, qui veille à son bon état.
[2] Interprète.
[3] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées, p. 1/6.
Rations alimentaires et conditions de subsistance des prisonniers au Stalag XVII B
Trois repas par jour sont prévus, mais, s’ils existent bien, ils ne permettent pas aux prisonniers d’assouvir leur faim, les rations hebdomadaires théoriques étant les suivantes[1] :
- 2,425 kg : pain ;
- 2,800 kg : pommes de terre ;
- 0,250 kg : viande (cheval ou abats) ;
- 0,218 kg : graisse ;
- 0,175 kg : sucre ;
- 0,175 kg : marmelade ;
- 0,150 kg : farinacées ;
- fromages et légumes « suivant les arrivages ».
En réalité, le petit-déjeuner consiste en une décoction de glands ou d’épluchures. Le midi, est servie une soupe dont les légumes sont rarement épluchés (pommes de terre, rutabagas, fanes de betteraves, orties, etc.). Le soir, les prisonniers ont droit à une nouvelle décoction, ainsi qu’à un peu de margarine, de saucisse et du pain de médiocre qualité.
Un trafic de viande et d’autres denrées est mis en place par les Allemands, qui détournent une partie de la nourriture prévue pour les prisonniers. Et un marché noir se met en place pour le pain et les cigarettes. Lors des visites d’août 1940[2] et de mars 1941[3] par des représentants du CICR, ceux-ci ne rapportent aucune plainte en ce qui concerne la nourriture, ce qui est assez difficile à croire quand on connait les rations et la frugalité des repas.
En revanche, en octobre 1941[4], les prisonniers n’hésitent pas à faire part de leurs doléances dans ce domaine, tant sur la quantité que la qualité. Or les délégués sont invités à visiter des cuisines, spacieuses, propres, et où ils observent des légumes baignant dans de grands baquets d’eau. Sont-ils dupes de la mise en scène ?
[1] Moret-Bailly, Jean, « Le camp de base du Stalag XVII B », in Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, janvier 1957, 7e année, n° 25, janvier 1957, pp. 7-45, p. 11.
[2] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49.
[3] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées.
[4] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 14 octobre 1941, tapuscrit, 7 pp., non paginées, p. 2/7.
Surpopulation et organisation du travail forcé des prisonniers au Stalag XVII B

Dès l’été 1940, l’effectif est de « 25 000 Belges, 19 600 Français, 900 Polonais, donc un total de 45 500 hommes[1]. » Cela peut témoigner d’une « surpopulation carcérale » par rapport au nombre de prisonniers de guerre initialement prévu.
Mais, très rapidement, le service de la main-d’œuvre, sous les ordres d’un capitaine, place les prisonniers de guerre auprès d’agriculteurs, d’industriels ou d’administrations qui ont besoin de personnel. Un certain nombre travaille dans les bureaux du camp.
Le choix par rapport à l’activité se fait en fonction de la force physique des prisonniers de guerre, ou de leur profession initiale. Les effectifs de ces détachements varient de quelques individus à un millier au moins.
Un contrat engage le Stalag à fournir un nombre donné de prisonniers de guerre. Le salaire, qui varie selon l’individu et le poste, est payé en monnaie de camp. Le salaire peut être de 70 à 80 Pfennigs par jour et, dans d’autres cas, de 35 Pfennigs l’heure, mais avec retenue pour l’entretien du prisonnier[2].
Dans chaque commando de travail, il y a un Vertrauensmann[3] qui représente les prisonniers auprès des autorités allemandes. Si le commando comporte plus de cinquante individus, alors l’homme de confiance est dispensé de travail et, s’il est plus important, un interprète y est adjoint.
Les détachements sont classés selon la nature du contrat en trois catégories. Chaque commando porte la lettre B, indicatif général du Stalag, et, selon l’activité, les lettres GW (Gewerbe[4]), HV (Heeresverwaltung[5]) ou L (Landwirtschaft[6]).
Dans les commandos de travaux publics, qui font les routes et autoroutes, ou participent à la construction du port de la Schmidhütte[7], la situation est médiocre : les hommes sont mal nourris en permanence, et toute interruption de travail entraine des mesures de rétorsion comme des privation de pain.
C’est le cas des commandos travaillant pour l’entreprise de pièces d’aviation de Traismauer, où l’encadrement est très rigide, ou pour la fonderie de Traisen, où les incidents sont nombreux et les conditions sanitaires mauvaises.
[1] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 46/49.
[2] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 49/49.
[3] Vertrauensmänner (sing. Vertrauensmann) : prisonniers de guerre chargés de représenter les prisonniers auprès des autorités du camp, et de servir d’intermédiaires pour les questions d’organisation interne.
[4] Artisanat, commerce ou activité industrielle (secteur économique).
[5] Administration de l’armée (ou administration militaire de l’armée de terre).
[6] Agriculture.
[7] Atelier de forge (ou forge).
Organisation sanitaire et prise en charge médicale des prisonniers au Stalag XVII B

Deux baraques d’infirmerie permettent de recevoir les malades. A une date indéterminée, mais antérieure au 21 août 1940, il est signalé que sept cent cinquante AK sont revenus au camp, « incapables de travailler[1]. » Rien n’est dit sur la maladie qui les affecte.
Au total, le corps médical du camp comprend en août 1940[2] : cinquante-trois médecins français, quatre médecins belges et sept médecins coloniaux. De plus s’y trouvent cinq dentistes belges, un dentiste français, six pharmaciens belges, deux pharmaciens français et trois vétérinaires français.
En mars 1941[3], dix-neuf médecins français restent au camp, tandis que les trente-cinq autres sont répartis dans les AK. Il faut y ajouter cinq dentistes (qui ne sont occupés au camp qu’une journée par semaine et à tour de rôle), deux autres ayant été rapatriés pour raisons familiales, et un autre se trouvant dans grand un commando. Enfin, cinq pharmaciens doivent être pris en compte.
Des régimes lactés sont réservés aux malades de l’estomac ou des reins. Les cas les plus graves parmi les malades sont transférés vers les hôpitaux de Vienne. Ils sont sous l’autorité d’un médecin allemand surnommé Bismarck[4]. Celui-ci s’occupe principalement des questions d’hygiène. Les médecins bénéficient d’une meilleure nourriture, mais n’ont pas le droit aux promenades.
Lors de la visite d’octobre 1941[5], l’on déplore une trop grande présence de médecins (vingt-cinq) au camp (vingt et un Français, un Serbe, trois Polonais), auxquels il faut ajouter celle d’un lazaret moderne (où se trouvent six Français, un Serbe et sept Polonais). Il faut également compter au camp quatre dentistes français (plus deux au lazaret) et deux pharmaciens (nationalité non précisée), mentionnés dans la rubrique « soins médicaux » (p. 4/7) mais absents du décompte récapitulatif (p. 1/7).
Quant aux prisonniers de guerre russes, voient leurs soins confiés à des médecins juifs, au nombre de trois. Le rapport du CICR remarque un changement de traitement des médecins. Ils peuvent désormais être fouillés, contraints de se déshabiller dehors. Les compresses stériles (pour la petite chirurgie) et le lait (pour les régimes spéciaux) manquent cruellement. Le document fait aussi pressentir les pénuries à venir avec la guerre qui s’étend vers l’Est.
[1] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 48/49.
[2] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 47/49.
[3] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées, p. 2/6.
[4] Surnom faisant référence à Otto von Bismarck (1er avril 1815, Schönhausen – 30 juillet 1898, Friedrichsruh), homme d’État prussien puis allemand, chancelier du Reich (1871–1890) et artisan de l’unification allemande. L’attribution de ce sobriquet au médecin allemand du camp renvoie vraisemblablement à une image d’autorité ferme et de discipline associée à cette figure historique.
[5] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 14 octobre 1941, tapuscrit, 7 pp., non paginées, p. 4/7.

Vie culturelle, loisirs et encadrement religieux des prisonniers au Stalag XVII B

Dès août 1940, trente-trois prêtres-soldats[1] sont présents dans le camp. Ils organisent une réponse spirituelle pour soutenir les prisonniers. Ils organisent le culte du dimanche dans le camp. Les hommes des AK sont autorisés à se rendre au culte du village le dimanche, « lorsque les circonstances s’y prêtent » Cela peut apparaitre comme une restriction et un moyen de pression.
Un an plus tard, en mars 1941[2], le nombre des prêtres a considérablement augmenté car ils sont cent vingt-deux. Le dimanche, la messe est dite dans dix endroits différents du camp.
Il n’y en a aucun dans les détachements de travail, si bien que les membres en sont réduits à aller le plus souvent au culte allemand. Le dernier trimestre de 1941 montre une nette diminution de cette présence pastorale, car il ne reste que quarante-deux prêtres, un pasteur protestant et quatre popes[3].
Les prisonniers ont accès à une bibliothèque dont les livres (au nombre de cinq mille en mars 1941[4]) s’enrichit régulièrement. Ils sont partagés entre le camp et les AK (quatre cents y ont été envoyés). D’autres distractions sont proposées : des jeux de société, du théâtre, un orchestre composé de prisonniers (tous musiciens professionnels). Ces distractions, en dehors de la lecture, concernent peu les commandos.
[1] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 48/49.
[2] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées, p. 1/6.
[3] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 14 octobre 1941, tapuscrit, 7 pp., non paginées, p. 6/7.
[4] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées, p. 4/6.


Sélections, exclusions et libérations de prisonniers au Stalag XVII B



Avec les arrivées massives de nouveaux prisonniers, les autorités allemandes procèdent au renvoi de certains détenus vers d’autres camps ou structures de détention afin de désengorger les installations existantes, de réorganiser la répartition de la main-d’œuvre captive et d’adapter l’administration des prisonniers aux besoins économiques et militaires du Reich :
- Les pères de quatre enfants ;
- Des soldats noirs[1], dont la présence est mal acceptée par les autorités nazies, en raison de leur vision raciale et suprémaciste ;
- Des Flamands belges[2] qui, eux, sont libérés sur ordre de Hitler comme peuple frère, et renvoyés dans leur foyer ;
- Des anciens combattants de la Première Guerre mondiale (quatre-vingt-cinq sont encore présents au Stalag en octobre 1941[3]) ;
- Des Espagnols républicains[4] (qualifiés de « rouges[5] ») qui ont combattu avec l’armée française sont transférés dans un lieu non précisé au départ, mais qui se révèle être le Stalag XVII-A[6], d’autres ont été transférés au camp de Mauthausen[7]. Il n’en reste bientôt plus aucun à Gneixendorf.
- Trois mille cent malades[8], ou inaptes au travail.
- D’autres, pendant ce temps optent pour le statut de travailleur civil, ce qui leur donne plus de liberté.
[1] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 46/49.
[2] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 46/49.
[3] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 14 octobre 1941, tapuscrit, 7 pp., non paginées, p. 6/7.
[4] Le Dr Andreas Salmhofer, du Mémorial du camp de concentration de Mauthausen (KZ-Gedenkstätte Mauthausen), Forschungsstelle | Research Center, KZ-Gedenkstätte Mauthausen, Argentinierstraße 13, TOP 103+104, A-1040 Wien, indique dans sa réponse du mardi 8 juillet 2025 que l’institution ne conserve pas d’archives relatives aux Stalags ni aux commandos de travail, son champ de recherche étant exclusivement consacré au système concentrationnaire de Mauthausen-Gusen. Il rappelle toutefois un lien historique avec le Stalag XVII B : environ 350 prisonniers espagnols, arrêtés en France à partir de 1940 puis internés dans ce camp, ont été transférés à Mauthausen. Surnommés « Espagnols rouges », une grande partie d’entre eux n’a pas survécu à leur déportation.
[5] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 21 août 1940, tapuscrit, 4 pp., paginées pp. 46-49, p. 46/49.
[6] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées, p. 1/6.
[7] Blaschitz, Edith, « Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – Geschichte, Kontaktzonen und transnationales Gedächtnis », in Böhm, Karin; Blaschitz, Edith; Rühse, Viola, Nichts zu sehen? Stalag XVII B Krems-Gneixendorf – eine topografische Vermessung, Weitra, Verlag Bibliothek der Provinz, 2024, 208 pp., pp. 10-25 (bibliographie pp. 24-25), p. 14.
[8] Rapport de visite du camp par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Stalag XVII B (Krems-Gneixendorf), 21 mars 1941, tapuscrit, 6 pp., non paginées, p. 3/6.
Évolutions du camp, libération et occupation du site par les forces soviétiques (1941–1946)
L’année 1941 marque un tournant dans la vie de ce camp, avec l’arrivée de prisonniers russes, tenus à l’écart des autres groupes. Ils sont suivis en 1943 par des prisonniers italiens, et enfin par des Américains. Aucun de ces derniers ne sera soumis au travail forcé. L’évolution de ce camp est hâtée par l’action des commissions du CICR, bien que celle-ci ne s’étende pas aux prisonniers soviétiques, qui sont interdits de visites.
A l’approche de l’armée soviétique en avril 1945, les prisonniers de guerre capables de marcher sont transférés vers l’ouest et regroupés à Braunau[1], à la limite de la frontière austro-allemande. Le 7 mai, l’annonce de la capitulation du Troisième Reich parvient au camp. Des excès, des pillages (le camp des troupes est mis à sac) et des viols ont lieu dans les villages environnants.
Les Soviétiques s’installent dans le camp (soit trois divisions ou dix mille hommes). Aussitôt après l’évacuation des prisonniers, les ils s’efforcent de rétablir l’ordre. Pour nettoyer le camp, alors dans un état lamentable, ils choisissent des habitantes de Krems, dont la plupart avaient appartenu au NSDAP (parti nazi), à titre de représailles.
Au printemps 1946, le retrait des troupes soviétiques entraîne la désaffectation progressive du site. Les baraques sont démontées, revendues ou réutilisées dans la région de Krems, tandis que les dernières installations disparaissent au fil des années suivantes. Une dizaine d’années plus tard, une partie de l’ancien camp est même louée à un club d’aviation[2], achevant la transformation fonctionnelle du lieu.
[1] Braunau am Inn, commune située actuellement en Autriche, dans le Land de Haute-Autriche, à la frontière avec l’Allemagne.
[2] Streibel, Robert, Krems. Das Ende der Verdrängung, Weitra, Verlag Bibliothek der Provinz, 2024, 512 pp.

Cette disparition matérielle s’accompagne d’une recomposition du paysage mémoriel, marquée par des usages successifs et parfois contradictoires de l’espace. Les défunts initialement ensevelis dans le cimetière de la forêt sont par ailleurs exhumés et transférés dans un autre lieu de sépulture[1].
À partir des années 1980, une démarche de reconnaissance mémorielle se développe. En 1984, à l’initiative d’anciens prisonniers de guerre français, une pierre commémorative est érigée sur le site de l’ancien Stalag XVII B. L’artiste Christian Gmeir matérialise également l’emprise du camp par des plaques d’acier portant la devise « Macht Vergessenes Sichtbar » (« rendre visible ce qui a été oublié »), soulignant les processus d’effacement et de redécouverte du lieu dans la mémoire locale.
[1] L’ancien « cimetière forestier » d’Egelsee, aujourd’hui intégré à la ville de Krems, est situé dans un environnement boisé. Ce lieu constitue un élément significatif de la géographie mémorielle liée au Stalag XVII B et aux espaces périphériques du camp. L’archiviste municipal de Krems Daniel Haberler-Maier en donné les coordonnées précises.

Représentations et superpositions mémorielles à Krems-Gneixendorf : entre patrimoine culturel et histoire du Stalag XVII B dans l’après-guerre

Délimitation du Stalag XVII B. Photographie en couleurs, prise de vue effectuée le jeudi 3 juillet 2025. Crédits photographiques : © 2020 laromagne.info par Marie-Noëlle ESTIEZ BONHOMME.
Dans l’immédiat après-guerre, la reconstruction du vécu des prisonniers de guerre s’appuie également sur des dispositifs documentaires variés, mobilisant à la fois les archives administratives, les témoignages individuels, et les enquêtes menées par les organisations humanitaires.
Le photographe Henri Cartier-Bresson est ainsi chargé en 1945 par le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD), avec l’appui des autorités françaises et alliées, de documenter le retour des prisonniers libérés. Son travail participe à la constitution d’une mémoire visuelle du rapatriement, associée à une volonté de témoignage et de réintégration des anciens captifs dans l’espace national.
Par la suite, l’image des Stalags est largement réinterprétée dans le champ culturel et cinématographique. Le film Stalag 17 (1953), réalisé par Billy Wilder, s’inspire des camps de prisonniers de guerre allemands, mais en propose une représentation romancée et dramatique.
Centré sur les tensions internes et la suspicion entre détenus, il simplifie fortement la réalité administrative et militaire des Stalags, structures avant tout organisées par la Wehrmacht[1] comme dispositifs de détention et de travail forcé. L’œuvre participe ainsi à la construction d’une mémoire populaire du système concentrationnaire militaire allemand, distincte de son fonctionnement historique.
Cette mission à Krems-Gneixendorf met en relation deux strates historiques fortement dissymétriques, en confrontant les traces encore perceptibles de la période de détention des prisonniers de guerre avec les usages contemporains du site et les formes actuelles de sa mémoire reconstruite. Elle permet ainsi de croiser des temporalités distinctes, entre l’histoire du camp et sa progressive réinscription dans le paysage urbain et mémoriel.
D’un côté, le parcours de Pierre Bonhomme s’inscrit dans le système de détention militaire allemand, structuré par les transferts successifs entre Frontstalags et Stalags, puis par l’affectation aux Arbeitskommandos. Dans cette organisation, le Stalag XVII B apparaît comme un espace de captivité et d’exploitation de la main-d’œuvre, dont les rapports du CICR soulignent les tensions entre les normes officielles et les conditions réelles de détention.
Après 1945, le site connaît une disparition matérielle relativement rapide, suivie d’une reconstruction mémorielle partielle et tardive, surtout à partir des années 1980.
De l’autre côté, Gneixendorf est marqué par une mise en valeur patrimoniale centrée sur la figure de Ludwig von Beethoven. Le séjour du compositeur en 1826 au château Wasserhof est aujourd’hui intégré à un dispositif culturel structuré, associant panneaux explicatifs, monument, signalétique et parcours touristiques. Beethoven y est présenté comme une figure emblématique inscrite dans une continuité culturelle valorisée à l’échelle locale.
La coexistence de ces deux registres produit un contraste marqué : une mémoire musicale stabilisée, visible et largement valorisée, face à une mémoire du camp plus fragmentaire, tardivement reconnue et encore en retrait dans le paysage. Le site apparaît ainsi comme un espace de superposition mémorielle, où l’héritage culturel prestigieux occupe le premier plan, tandis que la mémoire de la guerre demeure plus discrète.
[1] Terme allemand signifiant littéralement « force de défense » ou « puissance défensive » (Wehr = défense ; Macht = puissance/force) et désignant les forces armées de l’Allemagne nazie entre 1935 et 1945, regroupant l’armée de terre (Heer), la marine (Kriegsmarine) et l’armée de l’air (Luftwaffe).






