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Quelques faits divers, crimes, délits et suicides à La Romagne


Carpe commune (Cyprinus carpio). Le carême conduit les moines à développer la carpiculture. En dehors des raisons théologiques, les étangs offrent un meilleur rendement que les terres.
Carpe commune (Cyprinus carpio). Le carême conduit les moines à développer la carpiculture. En dehors des raisons théologiques, les étangs offrent à surface égale un meilleur rendement que les terres.

En 1510, la pauvreté est si grande à La Romagne que certains des habitants, poussés par cette misère, sont pris à pêcher « à engins et harnois » dans l’étang de Pute Peine[1] qui se situait entre La Romagne, Montmeillant et Angeniville (ancien village proche de La Romagne depuis longtemps disparu). Celui-ci appartenait aux Cisterciens de Signy. Les villageois capturent plusieurs carpes.

Après avoir copieusement  insulté les moines, ils doivent promettre de  payer l’amende (20 sols[2] pour chacun) et de s’agenouiller devant l’autel de l’église de Signy, afin de demander pardon à Dieu et à Notre-Dame, en disant chacun deux prières (un Notre Père et un Je vous salue Marie).


[1] Peu de peine.

[2] Soit une livre.


Le blason communal de Liège est de gueules à une colonne posée sur trois degrés soutenus de trois lions couchés et sommée d'une pomme de pin soutenant une croix pattée ; la dite colonne accostée à dextre de la lettre L et à senestre de la lettre G, le tout d'or.
Le blason communal de Liège est de gueules à une colonne posée sur trois degrés soutenus de trois lions couchés et sommée d’une pomme de pin soutenant une croix pattée, ladite colonne accostée à dextre de la lettre L et à senestre de la lettre G, le tout d’or.

Lors de sa visite, Monseigneur Le Tellier prescrit contre deux cousins germains[1] de La Romagne qui se sont  mariés dans le diocèse de Liège[2].


[1] Il n’a pas été possible d’identifier pour l’instant les personnes en question, en raison d’une indication géographique trop vaste (échelle diocésaine) et trop vague.

[2] Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, Français 6025 [ensemble de 193 feuillets, plus le feuillet A préliminaire. Les feuillets A, 40-51, 87-100, 118-129, 156-192 sont blancs], Visites des doyennés de Fismes (fol. A v°), La Montagne (fol. 52 v°), Saint-Germainmont (fol. 101 v°) et Rumigny (fol. 130 v°), 1672-1679, texte numérisé d’après un microfilm en noir et blanc de la Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, MF 32172, consultable en ligne sur Gallica. Voir aussi Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, Français 6026 [ensemble de 178 feuillets, cotés A, 1-151, 151 bis, et 152-176. Les feuillets 31-39, 85-95, 133-139, 151 bis et 175 sont blancs], Visites des doyennés de Mézières (fol. A v°), Mouzon (fol. 40 v°), Grand-Pré (fol. 96 v°) et Rethel (fol. 140 v°), 1673-1682, texte numérisé d’après un microfilm en noir et blanc de la Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, MF 8174, consultable en ligne sur Gallica. [Nota bene : les cotes Français 6025-6028 correspondent à la série I des registres et journaux de Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims, écrits de sa main, relatifs à l’administration de son diocèse et à ses tournées pastorales].


Hoffmann, Nicolas, Régiment d'Infanterie (Royal-Comtois) au règlement de 1786, planche gravée et coloriée à la gouache sur vélin, rehauts d'or et d'argent.
Hoffmann, Nicolas, Régiment d’Infanterie (Royal-Comtois) au règlement de 1786, planche gravée et coloriée à la gouache sur vélin, rehauts d’or et d’argent.

La justice royale s’applique dans toute sa rigueur à l’encontre de Nicolas Mereaux, boucher demeurant à La Romagne. Avec d’autres complices, dont Nicolas Germain (soldat au régiment Royal-Comtois) et Pierre Camus (cabaretier à Villers-le-Tourneur), il assassine en août 1779 Jean-François Boutillier, lieutenant des Fermes du roi, à proximité du village dont le dernier mis en cause était originaire.


Bibliothèque nationale de France, document numérique, NUMM-3382806, Briais, Bernard, Galères et galériens, Saint-Malo : Éditions l'Ancre de marine, 1995, texte numérisé d’après l’original de la Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, 8-D1 MON-1557, bientôt consultable dans les salles de lecture sur Gallica intra muros.
Bibliothèque nationale de France, document numérique, NUMM-3382806, Briais, Bernard, Galères et galériens, Saint-Malo : Éditions l’Ancre de marine, 1995, texte numérisé d’après l’original de la Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, 8-D1 MON-1557, bientôt consultable dans les salles de lecture sur Gallica intra muros.

Avant sa condamnation, Nicolas Mereaux se voit appliquer la question ordinaire et extraordinaire. Il est conduit le 8 mars 1780 sur la place du marché de Reims pour y être flétri[1], avant de purger sa peine (il est condamné à vie aux galères[2]).

De plus, il doit payer 500 livres envers l’adjudicataire des Fermes du roi, 3000 livres de dommages et intérêts pour les enfants mineurs, tandis que le reste de ses biens est confisqué au profit de la royauté. A l’époque, ce jugement (et la condamnation qui s’ensuit) ne peut être ignoré de la population : il est lu, affiché, publié , non seulement à La Romagne, mais aussi dans un grand nombre de villages du ressort de la Commission du roi établie à Reims[3] : Rocquigny, Lalobbe[4], Wasigny, etc.


[1] La flétrissure est une marque au fer rouge.

[2] Appliquées sur l’épaule droite, les trois lettres GAL désignent le galérien.

[3] Médiathèque Georges-Delaw (Sedan), fonds Gourjault, carton 72, division 2 [arrêts du Conseil d’Etat, édits concernant les Ardennes], Jugement souverain du 10 mai 1780 [condamnation de Nicolas Mereaux pour un assassinat commis dans les environs de Villers-le-Tourneur], pièce imprimée, notice descriptive consultable en ligne sur le Catalogue collectif de France (CCFr).

[4] Dont était originaire Nicolas Germain, dit la Neuville.


Tribunal de Rethel (Ardennes) et musée du Rethélois, carte postale ancienne.

Il ne faut pas croire que, quels que soient les temps, les villages ne connaissent aucune affaire relevant de la justice. Bien au contraire, une violence plus ou moins latente sourd, et n’attend qu’un moment propice pour se révéler.

Ainsi, le 7 juillet 1808 se déroule aux Houis un fait divers qui a pour victime une jeune femme, âgée de vingt-huit ans et mère d’une petite fille de neuf mois. A la demande de son « bon ami », elle se rend auprès de lui en fin d’après-midi alors qu’il est en train de labourer un champ. C’est à ce moment-là que celui-ci, entré en furie, jette l’enfant à terre. Armé d’un couteau, il se précipite sur la jeune femme et la blesse à la tête, provoquant un « ruissellement de sang ».

La mère et la sœur de la victime se portent à son secours. Après le dépôt d’une plainte, divers témoignages, et le résultat des examens ordonnés par le juge de paix, l’agresseur est traduit une quinzaine de jours plus tard devant le tribunal de police correctionnel de Rethel[1]  (audience du 20 juillet 1808).


[1] Archives départementales des Ardennes, 1J 86 2 [série J = archives d’origine privée (entrées par voie d’achat, don, legs ou dépôt), sous-série 1J = pièces isolées et petits fonds d’origine privée, articles 1 J 86 = documents relatifs au Rethélois (don de monsieur Lefranc, janvier 1951, entrées 163 et 164, articles 1J 86 2 = pièces de procédure et divers], procès pour Marie Simonne Bolle, de La Romagne, pour coups et blessures (1808).


La prison de Clairvaux est une maison centrale située sur l'emplacement de l'ancienne abbaye à Ville-sous-la-Ferté (Aube) en Champagne-Ardenne.
La prison de Clairvaux est une maison centrale située sur l’emplacement de l’ancienne abbaye à Ville-sous-la-Ferté (Aube) en Champagne-Ardenne.

Une autre affaire montre que les sanctions sont extrêmement lourdes en cour d’assises. Ainsi, un jeune habitant de La Romagne, âgé de vingt et un ans, s’introduit nuitamment dans une maison habitée. Il vole de la farine et d’autres denrées. Jugé, il est condamné au carcan et à une exposition en public, ainsi qu’à dix ans de travaux forcés[1].

Le vol domestique est lui aussi sévèrement puni à travers les époques, comme le prouve la condamnation à cinq ans de réclusion d’une Romanaise âgée de cinquante ans. Entrée le 28 août 1829, à la maison centrale de Clairvaux[2], elle y décède quelque temps plus tard.


[1] Archives départementales des Ardennes, 2U 2 [série U = justice, sous-série 2U = cour d’assises des Ardennes : comptes-rendus, arrêts], décision du 7 juillet 1817.

[2] Archives départementales des Ardennes, 5Mi 7 R 41 [série Mi = reproductions d’archives sous forme de microfilms, sous-série 5 Mi = microformes d’état civil réalisés par Family History Library, la société généalogique de Salt Lake City].


Le tribunal correctionnel de Rethel juge périodiquement quelques délits concernant des habitants. Les peines sont effectuées à la prison de la ville. De 1841 à 1857, la justice rethéloise s’occupe de vingt-deux affaires, dont quatorze concernent des hommes et sept des femmes[1]. Toutes les condamnations, quel que soit le motif, sont passibles d’une peine de prison variant de quelques jours (vol de récoltes) jusqu’à six mois (vol avec récidive).

MotifNombre d’affaires
Vol12
Coups et blessures involontaires4
Rébellion2
Homicide par imprudence1
Ouverture d’un cabaret sans autorisation1
Mendicité1
Banqueroute simple1
Bien que peu importante, la délinquance est tout de même présente à La Romagne.

[1] Archives départementales des Ardennes, 5U 466 [série U = justice, sous-série 5U = tribunal de première instance de Rethel].


La pomme Rambour d'hiver (très bonne cuite, cru ou à jus) est une variété typique des Ardennes, utilisée pour les rabottes.
La rambour d’hiver est une variété typique des Ardennes, utilisée pour la râbotte (dessert à base de pâte à tarte et de pommes).

Périodiquement, les habitants de La Romagne sont victimes de ce que l’on appelle de nos jours la petite délinquance : ils sont en butte à des sollicitations diverses (vente de petits objets comme des allumettes, demande de gîte pour la nuit dans une grange, etc.) au cours desquelles des individus indélicats en profitent pour dérober du linge, des souliers… D’autres voient disparaître les lapins qu’ils élevaient, constatent des vols de fruits et même des mutilations d’arbres[1].


[1] Archives départementales des Ardennes, DEP/ARDENNAIS 25, « Ardennes– La scie des lapins » [chronique locale et régionale], in Le Petit Ardennais : journal politique [« puis » journal républicain] quotidien, Charleville : [s.n.], 1880-1944, treizième année, n° 3977, jeudi 28 janvier 1892, p. 2 [presse locale ancienne, vue 2/4, consultable en ligne]. Voir aussi Archives départementales des Ardennes, DEP/ARDENNAIS 58, « La Romagne– Fruits enlevés » [chronique locale et régionale], in Le Petit Ardennais : journal politique [« puis » journal républicain] quotidien, Charleville : [s.n.], 1880-1944, vingt-neuvième année, n° 9903, dimanche 15 novembre 1908, p. 2 [presse locale ancienne, vue 2/6, consultable en ligne].


Depuis la décision de Colbert en 1675, la fabrication et la vente du tabac sont un monopole d’État.
Depuis la décision de Colbert en 1675, la fabrication et la vente du tabac sont un monopole d’État.

La contrebande constitue aussi un délit et, à proximité de la frontière belge, la plus active est celle du tabac. Elle peut se réaliser parfois à l’aide d’un chien, et certains Romanais (et non des plus jeunes) s’y sont livrés parfois. La condamnation pour colportage de « tabac étranger » coûte à l’un d’entre eux une amende de 300 francs[1], alors qu’un autre est condamné non seulement à une amende de 1500 francs, mais aussi à six mois de prison ferme[2]. La précarité de la situation de chacun de ces mis en cause, manouvrier et domestique, peut être une explication à la transgression de la loi.


[1] Archives départementales des Ardennes, DEP/ARDENNAIS 21, « Police correctionnelle de Rethel : audience du 7 janvier 1890 » [chronique locale et régionale], in Le Petit Ardennais : journal politique [« puis » journal républicain] quotidien, Charleville : [s.n.], 1880-1944, onzième année, n° 3249, jeudi 9 janvier 1890, p. 2 [presse locale ancienne, vue 2/4, consultable en ligne].

[2] Archives départementales des Ardennes, DEP/ARDENNAIS 58, « La Romagne– Arrestation » [chronique locale et régionale], in Le Petit Ardennais : journal politique [« puis » journal républicain] quotidien, Charleville : [s.n.], 1880-1944, vingt-neuvième année, n° 9802, mercredi 5 août 1908, p. 2 [presse locale ancienne, vue 2/4, consultable en ligne].


Revolver à six coups (Paul Verlaine en aurait utilisé un de ce type lors de son altercation avec Arthur Rimbaud).
Revolver à six coups (Paul Verlaine en aurait utilisé un de ce type lors de son altercation avec Arthur Rimbaud).

Les procès-verbaux des tribunaux ont disparu en partie, mais le dépouillement de la presse locale permet d’identifier de nombreuses violences, telle cette altercation qui éclate entre deux voyageurs (originaires de Rocquigny) en gare de Draize–La Romagne, et qui se règle, aux dires des protagonistes, par la menace d’un revolver et des coups de bâton bien appliqués[1].


[1] Archives départementales des Ardennes, DEP/ARDENNAIS 55, « Draize– Coup de bâton » [chronique locale et régionale], in Le Petit Ardennais : journal politique [« puis » journal républicain] quotidien, Charleville : [s.n.], 1880-1944, vingt-huitième année, n° 9265, mardi 29 janvier 1907, p. 2 [presse locale ancienne, vue 2/4, consultable en ligne].


Tribunal de Rethel (Ardennes), carte postale ancienne.
Tribunal de Rethel (Ardennes), carte postale ancienne.

On peut aussi évoquer les violences exercées contre les femmes (on ne citera que quelques cas), surtout dans le cadre de procédures de divorce : l’une, habitante du Mont de Vergogne, n’hésite pas à porter plainte contre son mari, avec qui elle est en instance de séparation, pour injures et bastonnade[1].

Une autre plaide contre son gendre (duquel sa fille est séparée) car, devant le refus des deux femmes de le voir, il ne se contente pas de fracturer la porte de la maison et de briser des vitres, mais aussi de les molester. Parfois, c’est une querelle de voisinage qui entraîne une plainte[2].


[1] Archives départementales des Ardennes, DEP/ARDENNAIS 52, « La Romagne– Coups et blessures » [chronique locale et régionale], in Le Petit Ardennais : journal politique [« puis » journal républicain] quotidien, Charleville : [s.n.], 1880-1944, vingt-sixième année, n° 8839, samedi 11 novembre 1905, p. 2 [presse locale ancienne, vue 2/4, consultable en ligne].

[2] Archives départementales des Ardennes, DEP/ARDENNAIS 53, « La Romagne– Violences légères » [chronique locale et régionale], in Le Petit Ardennais : journal politique [« puis » journal républicain] quotidien, Charleville : [s.n.], 1880-1944, vingt-septième année, n° 9035, jeudi 7 juin 1906, p. 2 [presse locale ancienne, vue 2/6, consultable en ligne].


Le profil de la délinquance romanaise est assez divers, comme en témoignent plusieurs cas entre 1933 et 1949 :

Motifs des délitsNombre d’affaires
Vols2
Coups et blessures volontaires5
Délit de chasse2
Délit de faux poids1
Outrage1
Escroquerie1
Défaut d’autorisation de circuler1
Blessures involontaires2
Détention d’armes de guerre1
Par rapport aux époques précédentes, on note l’évolution du motif des délits.

A un siècle d’écart environ, on constate quelques changements notoires. Tout d’abord, le nombre d’affaires diminue et, pour quatre d’entre elles, trois relaxes et un acquittement sont prononcés. Une seule affaire fait l’objet d’une condamnation à une peine de prison, tandis que des amendes sont davantage infligées. De plus, une seule femme est impliquée pour quinze hommes. Cela montre ainsi une transformation de la société, même si les affaires de coups et blessures restent tout aussi nombreuses[1].


[1] Archives départementales des Ardennes, 5U 468, 5U 671, 5U 672, 5U 688 [série U = justice, sous-série 5U = tribunal de première instance de Rethel]. Voir aussi Archives départementales des Ardennes, 1050W 50 [série W, archives publiques entrées par voie ordinaire, hors état civil, officiers publics et ministériels, postérieures au 10 juillet 1940, sous-série 1050W = tribunal de première instance de Rethel, 1794-1959].


Un différend entre Romanais et Givronais se traduit par des plaintes et met les villages en émoi.
Un différend entre Romanais et Givronais se traduit par des plaintes et met les villages en émoi.

On retrouve périodiquement cette même violence, exacerbée par exemple par  la guerre ou par l’intolérance : une altercation met aux prises deux habitants (un homme et une femme) des Houis. Après un vigoureux échange d’insultes, mettant en doute pour l’un son courage et pour l’autre sa moralité, le premier est prévenu d’avoir porté des coups et blessé la seconde, en provoquant une incapacité de travail de vingt jours. Plainte est portée, et l’agresseur est assigné à comparaître devant le tribunal correctionnel. Dans l’intervalle, un arrangement est trouvé, et la plainte est retirée[1].

Dans un autre cas, le motif officiel des violences physiques est dû à l’empiétement sur une propriété privée, mais plus probablement à un conflit latent de voisinage et à de profondes rancœurs entre des habitants du Mont de Vergogne et de Givron. En témoignent plusieurs plaintes déposées par les protagonistes. L’un de ceux-ci, après avoir appliqué quelques claques, montre un certain acharnement : la victime a des plaies au cuir chevelu qui doivent être suturées, et des ecchymoses et blessures sur plusieurs parties du corps, ce qui entraîne une incapacité de travail de plus de quinze jours[2].


[1] Archives départementales des Ardennes, 1050W 102 [série W, archives publiques entrées par voie ordinaire, hors état civil, officiers publics et ministériels, postérieures au 10 juillet 1940, sous-série 1050W = tribunal de première instance de Rethel, 1794-1959].

[2] Archives départementales des Ardennes, 1050W 115 [série W, archives publiques entrées par voie ordinaire, hors état civil, officiers publics et ministériels, postérieures au 10 juillet 1940, sous-série 1050W = tribunal de première instance de Rethel, 1794-1959].


Le cardinal Fesch, oncle de Napoléon Bonaparte, a légué à Ajaccio son terrain de Castelluccio, transformé en pénitencier pour enfants et adolescents en 1855.
Le cardinal Fesch, oncle de Napoléon Bonaparte, a légué à Ajaccio son terrain de Castelluccio, transformé en pénitencier pour enfants et adolescents en 1855.

Le Second Empire durcit les peines à l’égard des mineurs. Depuis 1840, sous le règne de Louis-Philippe, des colonies agraires, le plus souvent privées, accueillent de jeunes délinquants jusqu’à leur majorité. Mais, avec le changement de régime, ces institutions sont placées sous l’autorité de l’administration pénitentiaire.

Un jeune homme de La Romagne, tout juste âgé de dix-huit ans, y trouve la mort, probablement à cause des conditions de vie et du paludisme (qui règne de façon endémique dans la station de Castelluccio en Corse où il a été envoyé). Il avait été condamné pour incendie dans une ferme de Fleury où il était domestique, alors qu’il avait quatorze ans[1].


[1] Archives départementales des Ardennes, 3U 1280 [série U = justice, sous-série 3U = cour d’assises des Ardennes, dossiers de procédure].


Les suicides appartiennent eux aussi aux faits-divers. Ils sont souvent occultés, mais l’un d’entre eux a particulièrement marqué le village, sans que les causes en aient été élucidées. Le percepteur du lieu s’est tiré « tout d’abord un coup de fusil dont la balle lui a mutilé le visage et comme la mort n’avait pas fait son œuvre en s’emparant ensuite d’un de ses rasoirs pour se trancher la gorge au point que la tête a presque été séparée du tronc[1] ».

Qu’est-ce qui a pu pousser un homme âgé d’une trentaine d’années à mettre fin à ses jours d’une manière aussi violente dans la nuit du 14 au 15 mars 1855 ?


[1] Bibliothèque Carnegie, PER CH Atlas 2, « Nouvelles locales » in Le Courrier de la Champagne : journal de Reims, Reims : [s.n.], 1854-1921, lundi 19 mars 1855, n° 407, p. 3 [presse locale ancienne, vue 3/4, consultable en ligne]. [Note sur les numéros : les collections rémoises comprennent les exemplaires n°1, 25 janvier 1854 – 25 décembre 1869 ; 29 septembre 1870 – 10 septembre 1871 [lac.] ; 1er-2 janvier 1876 ; 1er semestre 1878 ; mars-avril 1895 ; 31 décembre 1913 ; 18 avril 1914 ; 7 juin 1914 ; 28 juin 1914 ; 14-15 juillet 1914 ; 22 juillet 1914 – 6 avril 1917 [lac.] ; 30 avril 1919 – 25 septembre 1921].

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La Romagne et l’exploitation du sous-sol


La Romagne est bâtie sur un contrefort entre deux petites vallées assez encaissées, tout en étant agrémentée de quelques forêts. Le sous-sol du village remonte au Crétacé inférieur et a été étudié à la fin du XIXe siècle, non seulement pour sa formation géologique, mais aussi pour la présence de fossiles.

Fossile de Geesops sparsinodosus gallicus trouvé dans la réserve naturelle nationale de Vireux-Molhain (Ardennes).
Fossile de Geesops sparsinodosus gallicus trouvé dans la réserve naturelle nationale de Vireux-Molhain (Ardennes).

Roche siliceuse (quartzite) à Roc-la-Tour (forêt domaniale de Château-Regnault sur les hauteurs de Monthermé, dans les Ardennes).
Roche siliceuse (quartzite) à Roc-la-Tour, forêt domaniale de Château-Regnault, sur les hauteurs de Monthermé (Ardennes).

Les versants des petites vallées sont constitués de roche siliceuse, de calcaire argileux bleuâtre et d’oolithes ferrugineuses. Ces roches oxfordiennes sont surmontées de gaize[1].

La gaize est une roche d'origine sédimentaire siliceuse formée en terrain argileux.
La gaize produit des reliefs typiques des Ardennes.

C’est « une des roches les plus légères ; elle est tendre, argileuse, siliceuse, et contient une assez forte proportion de silice gélatineuse soluble dans les alcalis ; on y remarque quelques grains de glauconie ; elle se délite à l’air avec une grande facilité, et donne des terres qui sont le plus souvent sableuses et sèches ; dans les endroits où elle est riche en argile, le sol est compact, peu perméable[2] ».

La glauconie est composée de minéraux argileux situés entre le groupe des micas et celui des smectites.
Les ions ferreux contenus dans la glauconie lui donnent sa couleur verte.

La présence de cette gaize sous une couche de terre variant de 0,5 à 1,5 m est attestée lors de l’exploitation de carrières à ciel ouvert tant au Courtil Mouriau [cadastre section B n° 639] qu’au Pré des Roizes (idem, section B n° 629 et 630] ou au Fossé du Château [idem, section B n° 555[3]].


[1] La gaize est une roche sédimentaire composée de silice, particulière aux Ardennes. Ce substantif féminin s’applique dans la région à un grès très fin, en partie détritique, en partie d’origine chimique, généralement entre gris et verdâtre, souvent poreux et léger.

[2] Bibliothèque nationale de France, document numérique, NUMP-5435, Bestel, M., « Compte rendu de l’excursion géologique du 28 avril à Draize et Wasigny », in Bulletin de la Société d’histoire naturelle des Ardennes, 1re année, n° 1 (octobre 1893/juillet 1894)- = tome 1-, Charleville-Mézières : Société d’histoire naturelle des Ardennes, deuxième année, série 1, tome 2, 1895, p. 44, texte numérisé d’après un exemplaire original de la Société d’histoire naturelle des Ardennes, consultable en ligne sur Gallica.

[3] Archives départementales des Ardennes, O 22 [série O = administration et comptabilité communales depuis 1800].


Le calcaire argileux (nommé improprement calcaire marneux) est une roche sédimentaire, mélange de calcaire et d'argile.
Le calcaire argileux (nommé improprement calcaire marneux) est une roche sédimentaire, mélange de calcaire et d’argile.

La marne crayeuse, qui date du Cénomanien[1], « forme plusieurs îlots (124 hectares) aux points les plus élevés ; notamment entre le Mont Vergogne et la Blaisotterie : elle contient quelques nodules de phosphate de chaux. Une vingtaine de sources disséminées sur le territoire[2] ».

Le sol est en général assez pauvre, ce que confirme le mémoire des intendants qui couvre les années 1659 à 1665, et dans lequel le terroir est ainsi décrit : « Le territoire de ce lieu est de petite étendue et situé en mauvais pays ne consistant qu’en mauvaises terres maigres et partie stériles et en quelques bois qui donnent moyen aux habitants de gagner leur vie néanmoins avec peine. »

De son côté, l’enquête de Terwel[3] présente ce terroir comme « médiocre et de mauvaises terres ». Ceci est confirmé jusque dans les rapports établis au début XIXe siècle  pour le canton de Chaumont-Porcien. Ils notent que la culture y est difficile. Cela reste vrai, jusqu’à ce que les exploitations du canton se tournent vers l’élevage : les terres qui le composent sont en effet « fortes, humides et propres aux prairies[4] ».


[1] Le Cénomanien est le premier étage stratigraphique du Crétacé supérieur.

[2]  Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, 8-LK4-2408, Meyrac, Philippe Albert, Géographie illustrée des Ardennes, Charleville : E. Jolly, 1900, p. 389.

[3] Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, microfiche, MFICHE 8-LC20-57, Graffin, Roger ; Jadart, Henri ; Laurent, Paul, « Les notices cadastrales de Terwel sur les villages de la frontière de Champagne en 1657 », in Revue historique ardennaise, Paris : A. Picard et fils, 1894-1914, tome neuvième, mai-août 1902, p. 97-256. [Nota bene : ce périodique bimestriel édité entre 1894 et 1914 est un titre mort. Il ne saurait être confondu avec la Revue historique ardennaise publiée depuis 1969 à Charleville-Mézières par la Fédération des sociétés savantes des Ardennes, la Société d’études ardennaises (devenue la Société d’histoire des Ardennes) et la Société d’histoire et d’archéologie du Sedanais].

[4]  Archives départementales des Ardennes, 3W 18 [série W = archives publiques entrées par voie ordinaire hors état civil, officiers publics et ministériels, postérieures au 10 juillet 1940].


Les oolithes ferrugineuses sont composées d'hydroxyde de fer.
Les oolithes ferrugineuses sont composées d’hydroxyde de fer.

Dans le sous-sol environnant, on note que sont disséminées des oolithes[1] ferrugineuses, parfois abondantes, au point de constituer un minerai à gangue argileuse. Ce fer est exploité des XVIe au XIXe siècles comme l’attestent certains documents. Concernant l’abbaye de Chaumont, ils relatent les différends de celle-ci avec quelques locataires des censes qui se trouvent sur le terroir de La Romagne : des actes notariés, les registres de tailles ou plus tardivement quelques statistiques du canton de Chaumont-Porcien permettent d’en savoir plus.


[1] Calcaire formé de grains sphériques.


Amas ferrugineux
Amas ferrugineux.

Le mémoire de 1649 de l’abbaye indique que les religieux permettent à leurs fermiers de La Paternotte et de La Bouloy de « tirer de la mine de fer des terres les moins labourables et de la vendre aux maîtres de forge du voisinage ». De plus, ils octroient à leurs fermiers « le droit de toquage[1] » contre le versement d’une redevance : son maximum est de 60 livres mais elle s’élève en 1675 seulement à quelque 29 livres, et n’est plus que de 14 livres pour l’année 1695.


[1] Le toquage est un droit accordé pour tirer du minerai de fer d’une terre dans les Ardennes.


Archives départementales des Ardennes, La Romagne B1 1835, le Houis haut et la Boulois,  cadastre ancien, plan parcellaire avec une partie développée à l’échelle 1/1250, consultable en ligne.
Archives départementales des Ardennes, La Romagne B1 1835, le Houis haut et la Boulois, cadastre ancien, plan parcellaire avec une partie développée à l’échelle 1/1250, consultable en ligne.

Est-ce la diminution de revenus, qui éveille les soupçons des religieux ? En tout cas, ils se montrent très vite inquiets de constater que leur fermier de la Bouloy laisse aux maîtres de forges du Hurtault le droit de tirer de la mine sans leur en avoir référé. Aussitôt, ils adressent une requête à l’intendant. Comme celle-ci reste sans réponse, ils consultent un avocat rémois qui répond que c’était défendu car cela participait à la dégradation du fonds. Les religieux sont donc selon lui en droit de se pourvoir en dommages et intérêts contre leur fermier, sans parler de l’interdiction de cette exploitation.


Archives départementales des Ardennes, La Romagne B2 1835, le Houis haut et la Boulois,  cadastre ancien, plan parcellaire, consultable en ligne.
Archives départementales des Ardennes, La Romagne B2 1835, le Houis haut et la Boulois, cadastre ancien, plan parcellaire, consultable en ligne.

On ne sait ce qui s’est passé après cet avis, mais le problème ressurgit une quarantaine d’années plus tard : cette fois, il met en cause Marie Peltier, qui continue de tenir, depuis la mort de son mari Philippe Jadart, la cense de la Paternotte. Aidée de Pierre Jadart, de Jean et de Robert Bréart, elle exploite la castine[1]. La réaction des religieux est extrêmement rapide et fait vraisemblablement cesser l’exploitation. Pour se protéger de tout nouveau désagrément, et s’assurer de cette interdiction d’exploitation par les censiers, ils en font une clause dans le contrat de location des censes de la Bouloy et de la Paternotte signé en 1745 avec Jean Soret.


[1] Pierre calcaire blanchâtre ou carbonate de chaux impur qu’on additionne à certains minerais de fer contenant trop d’argile ou de soufre, pour les aider à fondre.


Nodules ferrugineux dans du calcaire.
Nodules ferrugineux inclus dans du calcaire (roche sédimentaire).

L’extraction et le transport du minerai demandent de la main-d’œuvre. C’est ainsi qu’à La Romagne on dénombre huit tireurs de mine dont les noms apparaissent dans le rôle des tailles 1702 (Jean et Hugues Gouverneur, Toussaint Pagnier, Jean Langlet le Jeune, Berthélemy Pronier, Antoine Hénin, Remy Noiville et Hubert Meunier). Les effectifs diminuent (probablement en raison de la surveillance accrue des religieux) et l’on note la présence de 1725 à 1732 de Jean Barré et de Louis Camuseaux comme voituriers de mine, ainsi que de Pierre Goulard comme dernier tireur de mine.


Archives départementales des Ardennes, La Romagne D1 1835, la Cour Avril et le Bois Diot, cadastre ancien, plan parcellaire avec une partie développée à l'échelle 1/1250, consultable en ligne.
Archives départementales des Ardennes, La Romagne D1 1835, la Cour Avril et le Bois Diot, cadastre ancien, plan parcellaire avec une partie développée à l’échelle 1/1250, consultable en ligne.

Après ces dates, plus aucune mention à la mine n’apparaît avant 1842, date à laquelle l’exploitation du fer est de nouveau attestée dans le sous-sol de la commune : on y extrait encore le minerai et on précise « qu’il y avait depuis fort longtemps des forges à bras »[1].

On peut penser que l’exploitation n’a jamais cessé malgré les restrictions posées par les moines, d’autres lieux étant riches en fer, comme les abords du Bois Diot et des Houis ainsi que le secteur de la Cour Avril. Ce minerai suscite-t-il des convoitises à une époque où la plupart de la population est pauvre ? Ce pourrait être une des explications du tragique fait divers vécu par un homme originaire de la Besace, assassiné 14 février 1767 « tandis qu’il était occupé à tirer et laver de la mine dans le bois de La Cour Avril[2] ».


[1] Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, 8-LK4-79, Dubois, E. (chef du secrétariat de la préfecture), Statistique du département des Ardennes, Charleville : impr. de L. Garet, 1842, 208-8 p.

[2] Archives départementales des Ardennes, EDEPOT/ROMAGNE[LA]/E 5 [série EDEPOT = archives communales déposées, sous-série ROMAGNE[LA]/E 5 = registres paroissiaux et d’état civil de La Romagne, 1763-1772], acte de décès, vue 19/46, consultable en ligne.


Les forges du Hurtault (Signy-l'Abbaye) ont appartenu aux prémontrés jusqu'à la Révolution de 1789 (plan de 1832).
Les forges du Hurtault se trouvent à proximité de Signy-l’Abbaye (plan de 1832).

Le minerai est exploité à l’époque à proximité de son extraction. Si les forges du Hurtault situées sur le ban et la paroisse de Signy sont assez anciennes et font émerger  une dynastie de fondeurs comme les Bienfait, cette industrie et les profits que l’on peut en tirer accélèrent la volonté de tout moderniser : Firmin de Canel (de la Cour Avril) et Philippe Lemaire, maître de forges et sieur de Seraincourt investissent quelque 3000 livres dans un projet « de rétablissement et construction de la masse du fourneau du Mirbion » [sic, c’est-à-dire Merbion] et consacrent de l’argent aux « achapts des bois de siage qu’il conviendra pour les appentis d’iceluy et à la construction d’une halle et maison, une roue et soufflets, faire tout ce qu’il conviendra afin de mettre ledit fourneau en état de travailler[1] ».


[1] Archives départementales des Ardennes, E 1367 [série E = seigneuries, familles, état civil, notaires, cotes E 801-1745 = minutes notariales, documents E 1360-1375 = fonds concernant l’étude Guillaume Pellerin à Mézières, 1768-1777].


Grande rue menant de Lalobbe à Signy (carte postale ancienne).
Grand-rue menant de Lalobbe à Signy (carte postale ancienne).

A côté de ce travail du « fer et des matières pour le service du roi », ainsi que l’on nomme la production du Hurtault, il se développe dans les villages environnants et principalement à Lalobbe un autre artisanat, représenté par des potiers en fer.


Le phosphate de calcium est un solide blanchâtre utilisé dans la fabrication d'engrais.
Le phosphate de calcium est un solide blanchâtre utilisé dans la fabrication d’engrais.

Outre les nodules ferrugineux dans le sous-sol de La Romagne, il faut également noter la présence de quelques nodules de phosphate de chaux[1] que l’on va exploiter par la suite pour « marner les terres », c’est-à-dire les amender. La chimie permet d’améliorer les sols que La Romagne a reçus de la nature.


[1] Bibliothèque nationale de France, document numérique, NUMP-5398, Barrols, Charles, « Mémoire sur le terrain crétacé des Ardennes et des régions voisines », in Annales de la Société géologique du Nord, Lille : Six-Horemans, 1875-, tome V, 1877-1878, p. 288, texte numérisé d’après l’original de la Bibliothèque nationale de France, 2009-23200, consultable en ligne sur Gallica.